APPEL ULULE

Hervé Zénouda et Anne Van Der Linden viennent de lancer une campagne de pré-achat Ulule pour leur prochain disque "L'aspiratrice", pour participer, c'est ici : https://www.ulule.com/aspiratrice_zenouda_vanderlinden/

442ème RUELLE : The HELLACOPTERS / ANGEL FACE / PAMPLEMOUSSE / MOTÖRHEAD / Los RETROVISORES / The GRUESOMES / BLIND BUTCHER / REVEREND BEAT-MAN & Milan SLICK /


The HELLACOPTERS : Overdriver (CD, Nuclear Blast Records - www.nuclearblast.com)

En 2016, quand les Hellacopters se reforment, après huit années de silence radio, ils exaucent le souhait de beaucoup d'entre nous. D'autant que le groupe se reforme quasiment dans sa formule historique. Seul manque à l'appel le guitariste Robert Dahlqvist, qui, malheureusement, mourra accidentellement l'année suivante, en 2017. Depuis, deux autres musiciens ont quitté le navire, le bassiste Kenny Håkansson, peu de temps après ce retour, remplacé par Rudolf de Borst, et le guitariste Andreas "Dregen" Svensson, juste avant l'enregistrement de ce nouvel album, non remplacé. Avec Nicke Andersson, Robert Eriksson et Anders "Boba Fett" Lindström, les Hellacopters sont désormais en quatuor, ce qui ne change pas fondamentalement les choses, du moins en studio. Sur scène, c'est peut-être une autre histoire, le groupe nous ayant quand même habitué, depuis le début, à ce dialogue permanent entre deux guitares. À la base, cette reformation devait célébrer le vingtième anniversaire de la parution du premier album du groupe, "Super shitty to the max !", avant de se transformer en retour plus pérenne, puisque toujours d'actualité aujourd'hui, presque dix ans plus tard, "Overdriver", le neuvième album des Hellacopters, devenant le second depuis le redémarrage, après "Eyes of oblivion" en 2022. Avec celui-ci, on savait déjà qu'on retrouvait les Hellacopters tels qu'ils nous avaient laissés en 2008, "Overdriver" ne fait que confirmer ce fait. Les Hellacopters restent les Hellacopters, délivrant toujours ce savant mélange de garage, de punk, de glam et de proto hard-rock. Certes, l'âge venant, ils ont quand même tous la bonne cinquantaine, certains titres se posent un chouia plus qu'avant ("Coming down") et on ne trouve plus guère de cavalcades punk échevelées ni de distorsion dans tous les coins, il n'empêche que l'énergie est toujours là, juste un peu plus canalisée, ce que le groupe avait de toute façon commencé à expérimenter dès son deuxième album, "Payin' the dues" en 1997, on ne peut donc pas parler de trahison, mais simplement d'une évolution somme toute assez logique. Fidèle à son habitude, Nicke Andersson écrit l'énorme majorité du répertoire. Seul Rudolf de Borst parvenant à battre en brèche cette hégémonie, écrivant seul "Faraway looks" et cosignant "Doomsday daydreams" avec Andersson. Officiellement, l'album contient onze titres dans son édition standard, mais je vous conseille d'essayer de mettre la main sur l'édition spéciale en digipack, contre un banal boîtier cristal pour la lambda, avec deux titres bonus - c'est comme au confessionnal, plus il y en a à avouer, plus on en trouve à balancer, ça ne coûte pas plus cher non ? - et un patch que vous pourrez vous empresser de coudre sur votre blouson en jean préféré afin de bien affirmer votre appartenance au club très fermé des vrais fans des Hellacopters, dont je suis, même si moi, le patch, je préfère le garder bien au chaud avec le CD (vieux réflexe de collectionneur) plutôt que le coudre sur mon pauvre gilet sans manche, en jean toujours, d'accord, mais qui commence à avoir bien vécu, quoique ça pourrait peut-être masquer un trou quelconque. De toute façon, dans ma ville pourrie, les adeptes des Hellacopters ne sont pas légion, même pas de quoi former une escouade, on n'est pas près de gagner la guerre contre la connerie, je n'ai donc pas trop besoin de me faire reconnaître d'eux, ceux que ça pourrait intéresser de savoir sont déjà au courant.



ANGEL FACE : Out in the street (LP, Slovenly Recordings)

Ce n'est pas parce que ce disque démarre avec une intro directement pompée sur celle de "Foxy lady" de Jimi Hendrix que les Japonais d'Angel Face se présentent comme des clones asiatiques du grand guitariste. Le Japon n'est-il pas l'autre pays du garage-punk ? Si, nous somme d'accord, donc Angel Face font du garage-punk, et ne reprennent même pas le maître vaudou de la guitare, l'intro sus-mentionnée étant celle d'un original, "Searching for the truth". Et des originaux, il n'y a que ça sur un disque qui décline toute la panoplie urbaine d'un rock'n'roll au plus près de l'os, depuis son titre, "Out in the street" (clin d'œil aux Shangri-Las via Blondie ?) jusqu'au mur de briques du verso de la pochette. Car oui, le Japon est aussi l'autre pays de la référence et de la révérence, et pas seulement pour se saluer au coin de la rue. "Out in the street" est le deuxième album d'un groupe à l'héritage aussi lourd que celui d'un descendant d'Attila, Vlad III Tepes ou Jack the Ripper. Dans une autre vie, on a déjà pu apprécier l'énergie et la sauvagerie de ce quarteron de petites frappes au sein de groupes à peine moins policés. À peine ont-ils mis une larme de pop dans leur punk, comme les Anglais le traditionnel nuage de lait dans leur thé, histoire d'adoucir légèrement le breuvage sans le dénaturer. Sur scène, Angel Face dénote aussi, avec une fille, Rayco, au look tellement androgyne qu'il faut vérifier son passeport pour être sûr de son genre à la batterie et un chanteur du doux nom d'Hercules qui, pour être bien certain de retrouver son micro tant il a tendance à sauter partout, est carrément menotté à celui-ci, ce qui doit indéniablement en faciliter le maniement, sauf au moment de le lancer en l'air pour épater la galerie, le machin se transformant alors en boomerang, comme par magie, pour lui revenir dans la tronche. Mais je suppose que, après la première tentative, il a dû comprendre que ce n'était pas une bonne idée. De plus, il a sérieusement intérêt à confier la clé de ses bracelets à quelqu'un de confiance, s'il les garde dans ses poches, le risque est grand qu'elles aillent voler à travers la salle. Quant au guitariste, Fink, ses précédentes exactions chez American Soul Spiders, Teengenerate ou les Fadeaways parlent d'elles-mêmes, notre kamikaze de la six cordes ne s'étant nullement assagi avec les verres de saké. Si Angel Face a mis deux ans pour enregistrer ce nouvel album, la plupart des titres datent cependant de l'enregistrement du premier, en 2023 (le groupe s'est formé en 2021), et auraient pu figurer sur celui-ci, sauf qu'il n'y avait plus la place à l'époque. Autant dire ce deuxième album conserve toute la vista des débuts du groupe et qu'on peut donc considérer qu'Angel Face, pour démarrer, a enregistré un premier album et demi. Je vous laisse vous débrouiller pour découper celui-ci en deux, surtout que je vous mets au défi de savoir quels morceaux sont millésimés et lesquels sont primeurs. Pour bien nous prouver qu'ils sont d'une authenticité sans faille, Angel Face ont carrément mis le truc en boîte dans leur salle de répétition, ce qui n'est plus vraiment un problème, techniquement et qualitativement s'entend, avec les home studios modernes qui vous captent la moindre goutte de sueur et la plus petite éraflure du doigt sur la corde de mi comme s'il s'agissait du bang d'un avion de chasse en promenade. On peut désormais enregistrer au milieu des canettes de bière et des mégots froids comme si l'on était à Lyndhurst Hall, un confort dont Angel Face a fait le meilleur usage. Après moins d'une demi-heure de délibéré, ce que dure ce disque, ma sentence est irrévocable, on va prendre perpète, ou pas loin. Un conseil, vérifiez que vos genoux sont bien huilés, parce que vous allez être continuellement en train de vous lever de votre fauteuil pour remettre le diamant de votre hi-fi sur un album que vous risquez d'user prématurément (un second exemplaire de secours ne sera pas de trop, mais je ne voudrais pas avoir l'air de pousser à la consommation). Et si un quidam vient vous affirmer, d'une moue blasée, que le rock'n'roll est mort, envoyez-le se faire voir chez Angel Face, ça devrait lui remettre les idées en place.



PAMPLEMOUSSE : Porcelain (CD, A Tant Rêver Du Roi)

Ex trio, Pamplemousse est passé sans encombre à la formule en duo guitare-batterie. Enfin, sans encombre, il a quand même fallu que Sarah Lenormand, bassiste à l'origine, se familiarise avec la batterie une fois le cogneur initial parti, un instrument dont elle n'avait jamais joué mais qui, apparemment, ne l'a guère effarouchée. Pour Nicolas Magi, ça a été plus pépère puisqu'il est resté chanteur et guitariste. Enfin, plus pépère, faut le dire vite si l'on considère que la musique du groupe, avant comme après le changement de formule, brasse quand même des styles qui vous remuent sérieusement les entrailles et n'autorisent guère le farniente dont on pourrait croire un groupe originaire de la Réunion plutôt adepte. Chez Pamplemousse, les cocotiers et les plages de sable fin, ce n'est pas trop la norme, ça reste un élément de décor, encore plus depuis que le duo s'est installé en Lorraine, un changement drastique de vue depuis la fenêtre du living, qui présente néanmoins quelques avantages, comme le fait que les risques de se faire bouffer par un requin en allant piquer une tête dans la Meuse ou la Moselle sont fort voisines, à la nanoparticule près, du zéro absolu. Mais j'étais en train de vous parler musique avant de digresser je crois. Pamplemousse, en trio, comme on s'en était rendu compte sur les deux premiers albums, c'était une noise salement cassante, teigneuse comme une gale, méchante comme un moustique distributeur de chikungunya. Pamplemousse, en duo, n'a guère changé, développant peut-être un peu plus le côté garage-blues déglingué et cradingue inhérent à cette tournure de ressources humaines. Ce qui est certain, c'est que la musique de Pamplemousse est sous haute tension, artérielle comme électrique. En même temps, on ne prend pas son rond de serviette dans les studios Black Box à Angers par hasard. C'est déjà la troisième fois qu'ils s'y rendent, même plus besoin de carte IGN ni de GPS, la voiture connaît la route, ils peuvent faire une petite sieste en chemin. Là bas, au pays d'une douceur certes proverbiale mais qu'on laisse à la porte dès qu'on allume la lampe "Recording", on sait faire sonner une guitare comme si elle sortait d'un haut-fourneau (ont-ils récupéré ceux fermés en Lorraine justement ?), on sait que quand un potard est gradué jusqu'à 10 on peut le faire monter à 11 en y mettant de la bonne volonté, on sait que si les vu-mètres ne sont pas dans le rouge c'est qu'on a raté sa session, voire sa vie si ça se reproduit trop souvent. Et chez Black Box, c'est le boss en personne, Peter Deimel, qui s'occupe du cas Pamplemousse, inutile de dire que ça ne rigole pas. Peter Deimel, en matière de noise-rock, de post-hardcore ou d'art-punk, c'est une main de fer dans un gant d'acier, c'est le Stradivarius du post-punk, le François Vatel de l'indie-core, le Tarantino de l'alt-rock, Pamplemousse ne pouvait pas mieux tomber pour doper sa musique en vitamine C de synthèse. Ce quatrième album va peut-être pousser vos murs, brûler vos meubles ou exploser vos vitres, il vous restera toujours l'argent de l'assurance pour vous refaire vu que l'état de catastrophe naturelle devrait être décrété dans toute la région après écoute du bousin. Il faut parfois savoir vivre dangereusement dans notre monde si aseptisé.



MOTÖRHEAD : Ace of spades (LP, Sanctuary Records/BMG - www.bmg.com)

À l'occasion du cinquantième anniversaire de la formation de Motörhead, BMG, via sa filiale archiviste Santuary, ressort cet album dans une très belle édition spéciale. Et j'ai bien dit cinquantième anniversaire de la formation du groupe, pas le cinquantième anniversaire de la sortie de l'album, ce dernier étant paru en octobre 1980, quarante-cinq ans aux fraises et au moment où j'écris ces lignes, ce qui est déjà plus qu'honorable. "Ace of spades" est le quatrième album studio de Motörhead et il reste peut-être aujourd'hui leur plus emblématique, notamment grâce à l'énorme succès du morceau qui lui donne son titre, l'un des préférés, pour ne pas dire LE préféré, d'une bonne partie du public fidèle à Motörhead depuis des lustres. Si Motörhead, et le succès d'estime de "Ace of spades", avait été côté en bourse, avec les stock options qui permettent à quelques salopards de patrons de s'enrichir à bon compte, Lemmy aurait été largement millionnaire, voire milliardaire. Parmi les douze titres de l'album, outre "Ace of spades", on trouve d'autres classiques intemporels, comme "Love me like a reptile", "Shoot you in the back", "(We are) The road crew" - hommage de Lemmy à ses roadies, lui qui avait commencé sa carrière comme roadie de Jimi Hendrix, des roadies dont beaucoup lui sont restés fidèles durant de nombreuses années - "Jailbait", "Bite the bullet", "The chase is better than the catch", aucun autre album du groupe n'en aligne autant. D'où son statut de pierre angulaire de l'œuvre de Lemmy. De tous les albums studio de Motörhead, "Ace of spades" est celui qui a également connu le plus gros succès médiatique et commercial, disque d'or et n° 4 des charts anglais. Seul le live "No sleep 'til Hammersmith" fera mieux l'année suivante, disque d'or aussi et n° 1 des charts. Le groupe qui enregistre "Ace of spades" est ici dans sa formation classique, Lemmy, Fast Eddie Clarke et Philthy Animal Taylor. Nos trois lascars enregistreront encore un album, "Iron fist" en 1982, avant que Fast Eddie Clarke ne reprenne sa liberté. De manière symptomatique, tous les trois sont crédités collectivement pour l'écriture de tous les titres du disque, même si l'on sait que c'était quand même surtout Lemmy qui écrivait les chansons du groupe, mais Clarke et Taylor prenaient largement part aux arrangements en studio, il était donc juste qu'ils prennent leur part de notoriété en la matière. "Ace of spades" est produit par Vic Maile, que Lemmy avait rencontré pour la première fois alors qu'il jouait encore avec Hawkwind, c'est dire si leur amitié n'était pas récente ni de circonstance. Vic Maile qui avait déjà travaillé, à l'époque, avec les Animals, les Who, Jimi Hendrix, Led Zeppelin, les Inmates, Dr Feelgood, et qui travaillera ensuite avec Girlschool, qui profitera ainsi de la connexion Motörhead. L'album vaut aussi pour sa pochette, l'une des seules de toute la discographie studio officielle de Motörhead (excluant donc les live, officiels ou pas, les compilations et les bootlegs), avec "Overnight sensation", à ne pas décliner le fameux logo du groupe, "Snaggletooth", le crâne punkifié d'une créature fantastique, entre le sanglier mutant et l'alien de la saga initiée par Ridley Scott. "Ace of spades", la chanson, étant une métaphore du monde du jeu (Lemmy était un inconditionnel des machines à sous), et "Shoot you in the back" étant inspirée par le western, l'idée de base était de concevoir une pochette avec une photo sépia de cowboys jouant au poker. Finalement, si l'idée des cowboys est restée, les trois membres du groupe ont décidé de se déguiser eux-mêmes en pistoleros posant dans un décor évoquant le paysage désertique du sud-ouest des États-Unis. Ne manque que la bouteille de tord-boyau, à base de venin de crotale, pour parfaire l'illusion. Des personnages largement inspirés par le cinéma, entre Clint Eastwood dans la trilogie du dollar, Marlon Brando ou la série télé "Maverick". Quand au décor, on pourrait croire que la photo a été prise quelque part en Arizona ou au Nouveau-Mexique, il n'en est rien, elle a été prise à la va vite dans une carrière de sable à Barnet, dans la grande banlieue nord de Londres. Et comme on était donc en Angleterre, avec un ciel bas et gris, le beau ciel bleu légèrement nuageux de la photo est simplement un décor peint rajouté en incrustation. De l'art de donner le change pour pas cher. C'est d'ailleurs ce ciel bleu parsemé de légers et cotonneux petits nuages blancs qui a inspiré Sanctuary pour la couleur du vinyl sur lequel le disque est pressé, bleu ciel avec des volutes blanches, qui pourraient aussi bien être de la fumée de cigarette, très beau. Comme quoi Motörhead aussi peuvent être poétiques. Autre intérêt de cette édition, un poster de deux fois la taille de la pochette, avec la photo recadrée de celle-ci, pas essentiel, c'est vrai, n'empêche, les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Dans un monde idéal, tout le monde devrait avoir sa copie de "Ace of spades" chez soi, ou, a minima, l'avoir écouté au moins une fois dans sa vie. Cette superbe réédition est une occasion rêvée de réparer cet éventuel regrettable oubli. Personnellement, depuis sa sortie en 1980, je préfère ne pas ne serait-ce que tenter d'imaginer combien de fois j'ai pu l'écouter, ça risquerait de trop me violenter des artères qui ne sont déjà plus de toute première fraîcheur. Avec un peu de chance, juste au moment de rejoindre Lemmy autour d'un whisky-coca, ce sera peut-être l'album que j'écouterai, ce serait cool. Au pire, l'un des trois précédents, les trois premiers du groupe, ça le ferait aussi, pas de problème.



Los RETROVISORES : Cambio y corto (CDEP, Soundflat Records)

Les Espagnols de los Retrovisores pourraient aisément attiser la cupidité de quelques-uns de leurs congénères. Songez que ce groupe de soul-rhythm'n'blues-sixties beat se compose de la bagatelle de onze musiciens, onze, vous avez bien lu. Quand ils se déplacent, c'est bus obligatoire, même si, dans le tas, on compte pas mal de cuivres, dont les instruments ne prennent pas trop de place bien qu'ils nous fassent la totale en la matière (saxophone, trompette, trombone, certains en plusieurs exemplaires). Originaires de Barcelone, l'une des villes les plus festives de la péninsule ibérique, qui en comptent pourtant déjà pas mal, et compte tenu de leur formation, on ne s'étonnera pas d'entendre une musique au registre chatoyant, enjoué, dynamique qui puise autant dans le freakbeat sixties que dans le revival rhythm'n'blues eighties, avec quelques touches rocksteady. Ce EP vient compléter un dernier album paru concomitamment, aucun des quatre titres du disque n'étant repris sur l'album. Malheureusement, tout ça ressemble à une liquidation définitive puisque le groupe a déjà annoncé sa séparation pour la fin de l'année 2026, après plus de quinze ans d'activité. Raison de plus pour savourer la power-pop cuivrée d'un groupe qui aura finalement été assez chiche en productions discographiques, trois albums et à peine plus de singles et EP. Contrairement à ce qu'induit leur nom, los Retrovisores ne font pas que regarder derrière eux, ils ont toujours fièrement tourné leurs prunelles vers un horizon repeint aux couleurs d'un coucher de soleil estival.




BLIND BUTCHER : Hekate (CD, Voodoo Rhythm Records)

Tranquillement, gentiment, le duo suisse Blind Butcher est en train d'aligner des chiffres dignes d'intérêt, genre 15 ans d'existence, 5 albums au compteur, 600 concerts dans la besace (tout autour du monde en plus), c'est sûr que ça commence à compter et à causer. "Hekate" est donc leur cinquième opus, le second à paraître sur Voodoo Rhythm Records, des pays, ça n'est pas anodin. Passons rapidement sur la pochette, pas ce qui est le plus réussi sur ce disque. Quelle idée saugrenue de se renverser le plat de spaghettis sur la tête juste avant de poser devant le petit oiseau, avec, de surcroît, des sauces plutôt bizarres à en juger par la couleur, mais bon, tous les goûts ne sont-ils pas dans la nature ? À moins qu'il ne s'agisse que du résultat d'un malheureux problème de côlon qui se serait malencontreusement débouché au mauvais moment, ce qui serait encore pire. Mais n'épiloguons pas. L'intérêt de ce disque réside évidemment dans ses dix titres. Fondamentalement, on reste en terrain connu, un mix d'électro et de rock'n'roll, eux prétendent même y mettre aussi du disco, probablement pour le côté dansant de la chose, bien que, si disco il y a, ce serait plutôt du côté de Devo et leurs rythmes dadaïstes qu'il faudrait aller chercher les références. En fait, loin de s'obscurcir, j'ai la vague impression que la musique de Blind Butcher s'éclaircit sur cet album, qui sonne plus rock'n'roll que les précédents, comme sur "Attached" ou "Do the right thing" par exemple, ce dernier étant à la limite du rockabilly. D'ailleurs, par moments ("Shiver"), on n'est pas loin du Suicide des débuts ou des premiers efforts solo d'Alan Vega. De fait, Blind Butcher étant, à la base, un duo guitare-batterie, la six cordes est omniprésente, reléguant les machines à l'arrière-plan, des machines peu envahissantes, se limitant à quelques synthés et de simples effets basse pour compenser l'absence de la quatre cordes. Pour autant que je me souvienne, "Hekate" me semble bien être l'album le plus rock'n'roll de la discographie d'un groupe qui ne saurait passer pour un banal duo électro sans âme. De toute façon, ils ne portent pas de casques, fussent-ils en spaghettis. En ce sens, le titre le plus électro du disque pourrait être "Summer", sauf que, si la base est synthétique et survoltée, le morceau n'en est pas moins traversé par les éclairs fulgurants d'une guitare bruyante et tranchante, probablement les interventions les plus dures de tout le disque, alors... Blind Butcher cultive l'art de vous prendre à contre-pied en permanence, vous appâtant avec certaines sonorités avant de pratiquer le détournement sonore inattendu. Une attitude qui leur permet de revendiquer un état d'esprit expérimental pas si incongru, sinon qu'on est ici dans une musique expérimentale accessible à tout le monde, punks, rockers, ravers, voire poppers si l'on en juge par "Mushroom", le morceau qui clôt ce disque avec son mid-tempo à la Stranglers. Si on veut catégoriser Blind Butcher, on n'est pas sorti des ronces, on aurait même tendance à s'y enfoncer de plus en plus. Fichtre !



REVEREND BEAT-MAN & Milan SLICK : Death crossed the street (CD, Voodoo Rhythm Records - www.voodoorhythm.com)

Présenté comme la rencontre entre deux générations - de fait, Reverend Beat-Man pourrait être le père de Milan Slick - ce projet est une vraie collaboration entre ces deux musiciens bernois. Pas la première d'ailleurs. Durant la pandémie, ils ont écrit ensemble la musique d'un film de vampires, "A girl walks home alone at night" de la réalisatrice américaine d'origine iranienne Ana Lily Amirpour. Deux ans plus tard, pour l'album "It's a matter of time", Reverend Beat-Man s'acoquinait avec plusieurs musiciens suisses, dont Milan Slick aux claviers, qui prenaient pour l'occasion le nom de Underground. De son côté, Milan Slick joue dans son propre groupe, Fatigues, un projet d'obédience post-punk. Les deux hommes se lancent donc aujourd'hui dans ce projet en duo, une sorte de one man band à deux composantes, chacun amenant ses propres influences musicales, le garage-trash-blues pour Reverend Beat-Man, le post-punk pour Milan Slick. Poussant la collaboration jusqu'au bout, les deux hommes ont également écrit ensemble les dix titres de cet album, se partageant le chant, les guitares et la batterie, Milan Slick y ajoutant quelques parties de claviers quand le besoin s'en fait sentir. Son appétence pour Nick Cave - et sa ressemblance physique avec l'Australien, quand il était jeune, Milan Slick n'a que vingt-et-un ans - n'étant pas sans déteindre sur sa façon d'étaler un onguent bien gothique sur le rock'n'roll plus cradingue de son aîné. Il en ressort une belle complicité, malgré la différence d'âge, et une musique délicieusement aventureuse, ce qui n'a jamais effrayé Reverend Beat-Man, l'éclectisme de sa discographie est là pour le prouver. D'ailleurs, avec le recul, on comprend mieux pourquoi l'album "It's a matter of time" sonnait déjà, parfois, plus noir qu'à l'accoutumée, nul doute que Milan Slick y faisait déjà des siennes. Pour revenir à la référence vampirique chère au film qui les avait vus travailler ensemble pour la première fois - Milan Slick n'avait alors que seize ans - on sent poindre, en filigrane, dans ce projet dual, comme une sorte de passation de savoir-faire entre un ancien suceur de sang d'une des premières générations - il y a du Bela Lugosi chez Reverend Beat-Man sur la très belle photo noir et blanc de la pochette de ce disque - et son infant nouvellement étreint. Ce qui pourrait se résumer dans la chanson "Junkie child" à l'intro sobrement pompée sur celle, parlée, pas musicale, de "Ballroom blitz" de Sweet. Et quitte à rester dans le monde des morts-vivants, on soulignera aussi un "Feed my brain" un poil plus zombifiant. Quant à la mort dans "Death crossed the street", aurait-elle suivi les recommandations de Macron pour trouver un boulot qui ne lui fait pourtant pas défaut en temps normal ? On a connu des mentors de meilleur conseil que notre guignolo national. Et pour en finir avec une ambiance gothique délétère mais fièrement affichée, on notera qu'il existe une édition en tirage très limité de cet album, pressée sur un vinyle verdâtre phosphorescent du plus bel effet, surtout à l'approche d'Halloween (du moins au moment où j'aligne ces lignes). Après tout, les Alpes bernoises ne sont pas si éloignées des Carpates.



The GRUESOMES : The dimension of fear (CD, Soundflat Records)

Halloween approche à grands pas, l'occasion pour les revenants de sortir de leur torpeur. Encore que revenants, les Gruesomes ne le sont pas vraiment, même si on aurait pu le croire, et même s'ils tirent leur nom de celui des voisins des Flintstones dans la série animée éponyme (les Pierrafeu en français). En effet, le groupe existe depuis quarante ans, avec ses quatre membres d'origine, suffisamment rare pour être signalé. La sortie de ce nouvel album est quand même un surprise pour beaucoup. Personnellement, j'étais persuadé que le groupe n'existait plus depuis longtemps. Ils ont certes connu une longue pause d'une dizaine d'années, entre 1990 et 1999, mais les quatre trublions ont repris leurs élucubrations garage comme si de rien n'était. Ceci étant, si l'on avait pu croire les Gruesomes enterrés, c'est que "The dimension of fear", leur cinquième album au total, est leur premier depuis vingt-cinq ans. Oui, vous avez bien lu. Un quart de siècle depuis "Cave-In", leur précédent (un single est néanmoins paru en 2024). Pas étonnant qu'on ait pu croire qu'ils étaient tombés quelque part en terre inconnue et au champ d'honneur. Techniquement, malgré leur hiatus conséquent, on ne peut pas considérer qu'ils soient des revenants puisqu'ils ont repris leurs pérégrinations depuis vingt-six ans, et bien que la connotation macabre de leur nom puisse prêter à confusion. Les Gruesomes se sont formés à Montréal en 1985, ils sont donc Québecois, mais anglophones, ce qui explique qu'ils chantent dans la langue de Leonard Cohen ou Neil Young plutôt que dans celle de Robert Charlebois ou Gilles Vigneault. Ce qui ne les empêche pas de balancer, au milieu des douze titres de ce nouvel album, un "Laissez-nous vivre" en français avec ce savoureux accent québecois à l'anglaise, une belle curiosité empruntée aux Lutins, groupe québecois des années 60. Ce n'est d'ailleurs pas la seule reprise de ce disque, "What in the world" semble être le seul single sorti par les Vectors, groupe originaire de l'Illinois, en 1965, et "Fluctuation", de même, est l'unique single du groupe texan the Shades Of Night en 1967. Du millésimé, du vintage et du grand cru garage sixties pour un disque qui confirme les Gruesomes comme l'épicentre du séisme garage canadien. Le groupe, apparu pendant le revival garage des années 80, comme les Fuzztones par exemple, conserve, encore aujourd'hui, les attributs de cette scène émulsifiante, longue coupe au bol - plus tout à fait pour tous, mais bon - cols roulés noirs, Beatles boots et puis cette guitare fuzz qui s'insère dans le moindre interstice de votre hi-fi. Une formation sixties garage minimaliste et traditonaliste, chant-guitare-basse-batterie, qui nous rappelle les belles heures des Shadows Of Knight ou des 13th Floor Elevators (sans la cruche évidemment, même si, parfois, la guitare sonne presque comme telle, marrant), avec supplément d'humour, de charme et de punch. Voilà qui me rappelle mon insouciante jeunesse. Sigh !


Léo442

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LE DISQUE DE LA SEMAINE