442ème RUELLE - CRIMSON SHADOWS / Les RENCARDS / Steve TALLIS / GOATFATHER / FURY ROAD
FURY ROAD : Fury Road (CD autoproduit)
L'histoire n'est qu'un éternel mouvement de balancier, Fury Road en est une nouvelle preuve. En effet, avec son premier album, le groupe français (Alès, Gard) nous replonge dans une certaine idée d'un rock'n'roll en prise directe avec les années 70, un rock'n'roll à guitare plutôt dodu, fort gouleyant et charpenté à souhait. Un rock'n'roll trivial à la Rolling Stones ou à la Flamin' Groovies par exemple, mais avec un son actuel, guitares graveleuses, batterie puissante et riffs à la limite d'un proto-hard-rock tendance sudiste à l'américaine. Dans un morceau comme "Dead rats", les guitares, acoustique d'un côté, électrique et dobro de l'autre, nous ramènent directement dans les studios Muscle Shoals, Alabama. Comme on dit souvent, c'est dans les vieux cruchons de whisky frelaté qu'on fait les meilleurs cocktails de contrebande. Dans ce rock'n'roll accrocheur, le blues n'est jamais bien loin, même s'il faut aller le chercher à Chicago plutôt que dans le Delta. La musique de Fury Road vous secoue la tripaille avec la même force orgasmique qu'un obus de 75 au Chemin Des Dames. Après, corollaire de cette fascination pour cette décennie charnière, Fury Road ne peut certes pas s'empêcher de faire dans la ballade pas toujours de bon aloi ("Lone cypress"), mais bon, je suppose que, cinquante ans plus tard, on ne peut toujours pas s'en dispenser pour faire valoir ses droits à reconnaissance par un public qui a vécu cette époque. Ce qui est mon cas, c'est vrai, bien que, personnellement, je n'ai jamais vraiment prisé cette débauche d'accords larmoyants (j'exècre au plus haut point l'"Angie" des Rolling Stones ou le "Still loving you" de Scorpions par exemple), leur préférant, de loin, les ruades percutantes d'un bronco sauvage ou les coups de hache d'un bûcheron énervé qu'on peut deviner, si l'on a un minimum d'imagination, dans les riffs cradingues de guitares patinées à l'atmosphère de bouges enfumés ou à l'ambiance de routes poussiéreuses. En ce sens, quitte à reprendre le name dropping propre à ce disque, "Charlie" est beaucoup plus convaincant que "Jimmy" ou "Ella". Quant au clin d'œil ultime, c'est sur la pochette qu'il faut le chercher, avec ce qui ressemble à un photo-montage (ou pas) montrant une Dodge Charger 69 (le même modèle que la General Lee de "Shérif fais-moi peur", tout aussi rouge orangée, mais sans le "01" sur la portière elle-même soudée) s'envolant entre deux gratte-ciel. Avec leur nom, Fury Road auraient pu rendre hommage à Mad Max, mais il y aurait eu anachronisme musical.
Il y a des jours où on se retrouve un peu honteux de ne pas tout connaître. Ainsi, par exemple, je n'avais jamais entendu parlé des Lyonnais de Goatfather jusqu'à ce que leur nouvel album ne vienne subrepticement s'introduire dans mon lecteur Denon presque flambant neuf. Et, de fait, pour le coup, je ne suis pas malheureux de voir débarquer des squatteurs dans mon petit chez moi. Certes, il ne faudrait pas que ça donne des idées à d'autres chercheurs de nids douillets, que je recevrai certainement avec moins de chaleur et d'empathie si l'envie leur prenait de venir piller mon frigo et se glisser sous ma couette - la tolérance a ses limites, souvent proches du zéro absolu dans ce genre de situation, encore que si la squatteuse fait un honnête 95 C on devrait pouvoir trouver un terrain d'entente plus que cordiale - mais là, dans le cas de Goatfather, je les accueille à bras ouverts. Surtout qu'ils ne coûtent pas trop cher à entretenir, tout juste un peu d'électricité pour écouter leur CD, ça devrait aller, je ne devrais pas être obligé d'aller quémander un léger découvert exceptionnel à ma banquière, que je ne connais d'ailleurs pas encore, ma conseillère venant de changer récemment si j'en crois mes derniers relevés. Vous me direz, vous vous en foutez sûrement, et je ne peux pas vous donner tort, mais bon, j'avais besoin de partager cette nouvelle avec le monde entier, et comme je ne suis pas sur les réseaux sociaux, mon modeste fanzine me sert donc de tam-tam pour communiquer avec autrui. Tiens, d'ailleurs, qu'en penserait Freud ? Mais j'en vois qui commencent à s'agacer près du radiateur là-bas au fond et qui se demandent si je vais finir par parler de ce disque plutôt que de continuer à ratiociner comme un demeuré. OK ! OK ! On ne va pas se fâcher pour si peu. Goatfather sont donc Lyonnais et existent depuis 2014, ce qui commence à faire un petit bail à deux chiffres, pas si mal. "House of the rising smoke" est leur troisième album, dont la pochette, curieusement, parodie carrément celle de leur première démo en 2015 - manifestement, ils n'avaient pas balancé le crâne de chèvre à la déchetterie après l'avoir fait poser devant la bedaine de l'un des membres du groupe puisqu'ils lui infligent le même traitement aujourd'hui, la question étant de savoir si la bedaine en arrière-plan appartient au même quidam, ce qui me paraît être le cas si j'en juge par la pilosité identique des bras tenant le dit crâne, un détail me direz-vous, mais du genre à me titiller la curiosité, si si, je vous assure. Goatfather, pour faire simple, c'est un frichti de stoner et de rock sudiste, une sorte de tablier de sapeur plutôt vaillant et qui tient au corps, comme quoi le gras-double peut aussi être musical, l'album ne proposant d'ailleurs que six morceaux, mais des titres tellement nourrissants qu'ils ont tendance à faire durer le plaisir et à éterniser les agapes, on ne s'en plaindra pas. Guitares puissantes, basse ronflante, batterie lourde, tempi pesants, tout y est. Goatfather poussent même le vice électrique jusqu'à rendre un hommage vaudouesque et discret à Creedence Clearwater Revival dont ils citent volontiers deux-trois bricoles tirées de leur "Born on the bayou" dans leur propre "Son of a witch", jeu de mot en cadeau-bonus - et je ne vous ferai pas l'injure d'insister sur celui présent dans le nom du groupe, comment ? je l'ai fait quand même ? ah oui, au temps pour moi - preuve qu'il savent aussi manier l'ironie et la malice, en sus de leurs médiators et de leurs baguettes. Bon esprit en somme.
Steve Tallis, et son nouvel album, est une sorte d'OVNI dans le paysage rock actuel. Non pas tant par sa musique que par sa démarche, comme si "Memory ghost" n'était que le résultat improbable d'un débat conciliaire entre Steve Tallis et lui-même. De là à penser que l'Australien vient de définir de nouveaux canons pour une musique qui en a pourtant déjà vu s'établir par centaines, il y a peut-être pas tant d'audace à s'aventurer sur ce terrain hautement instable. Certes, des triples albums, on en a déjà vu fleurir quelques-uns au fil du temps, à commencer, par exemple, par "All things must pass" de George Harrison en 1970, le premier, à ma connaissance, pour un artiste solo, même si le concept reste néanmoins assez exceptionnel, tant pour un homme seul que pour un groupe. On pourra aussi évoquer le Clash ("Sandinista") mais, la plupart du temps, ces triples albums sont soit des enregistrements live, soit des compilations, rarement des œuvres définies comme telles. Du coup, Steve Tallis vient bel et bien de marquer son époque. D'autant que, si le disque est un triple CD, si on ramène ça au format vinyle, ça donnerait un quadruple album, et encore, à condition d'optimiser la gravure vinylique, soit en utilisant au mieux les trente minutes maximum qu'une face de 33 tours peut admettre sans y perdre son âme ni ses propriétés physiques ou dynamiques. En effet, le triple CD est lui-même gavé de musique à ras l'œsophage, pire qu'une oie à l'approche de Noël, chaque disque flirtant dangereusement avec les quatre-vingts minutes syndicales. Steve Tallis aurait voulu y caser ne serait-ce qu'un seul morceau supplémentaire, la cocotte-minute lui explosait aux naseaux plus sûrement qu'un mortier d'artifice à la face d'un branleur de banlieue se prenant pour Rosario Sanchez Mora sans en avoir les capacités intellectuelles ni les compétences pyrotechniques (de toute façon, le baltringue en question possède-t-il même le moindre point de QI ?). Mais revenons à Steve Tallis. Le lascar est né à Perth, Australie, en 1952, et assiste à un concert de Louis Armstrong dès l'âge de 11 ans, voilà déjà de quoi vous bouleverser votre quotidien. C'est à la suite de cette expérience qu'il décide de devenir à la fois conteur et musicien. Et le bougre va y parvenir, même dans un anonymat relatif. En effet, si Steve Tallis n'est guère connu sous nos latitudes, il a quand même réussi, au cours de sa carrière, à éveiller l'intérêt de gens comme Bob Dylan, B.B. King, Buddy Guy, Eric Burdon ou Van Morrison qui n'ont pas hésité à le prendre en première partie, ce qui n'est pas spécialement donné au premier musicien venu. Steve Tallis, qui a vécu sur tous les continents répertoriés par l'Union Géographique Internationale, sauf probablement l'Antarctique, pour d'évidentes raisons, s'est nourri de toutes les musiques qu'il a pu découvrir en bourlinguant tel un Phileas Fogg au long cours, insatiable globe-trotter qui ne déferait jamais ses valises. Certes, ses goûts primaux vont plutôt à une musique d'obédience américaine, folk et blues en premier lieu, mais ça ne l'empêche pas d'y glisser parcimonieusement d'autres influences. Et puisque Steve Tallis nous fait l'offrande d'un triple album, chaque CD se décline en autant de formules différentes. Leurs seuls points communs étant bien sûr Steve Tallis lui-même, son chant rugueux et ses guitares six ou douze cordes, et le fait que chaque chanson a été enregistrée en une seule et unique prise. Sur le premier disque, il est accompagné par le percussionniste Gary Ridge, ce qui donne un assemblage de titres bluesy et folk, avec des emprunts aux chants de travail des paysans ou des prisonniers dans l'Amérique rurale, pauvre et noire de l'après Guerre de Sécession jusqu'au milieu du XXe siècle. Ce qui se traduit, notamment, par la reprise d'une demi-douzaine de traditionnels - dont deux dont les Rolling Stones ont déjà fait leurs choux gras, "You gotta move" et "This may be the last time", beaucoup plus dépouillés ici - d'un gospel du guitariste Blind Willie Johnson, voire même, curiosités suprêmes, de deux poèmes, l'un, "Les éléphants" (sans guitare, uniquement des percussions), de Charles Leconte de Lisle, poète français du XIXe siècle, l'autre, "Hombres necios" (sans guitare ni percussions, uniquement avec un accompagnement vocal type chant de travail), de Sor Juana Inés de la Cruz, religieuse et dame de compagnie de la vice-reine du Mexique du XVIIe siècle. La concession de Steve Tallis étant de les avoir adaptés en anglais, la seule langue dans laquelle il s'exprime tout au long de ce disque. Sur le deuxième, Steve Tallis est accompagné par un trio électrique, les Troublemakers, à savoir le guitariste Phil Bradley, le bassiste Hans-Aage Deberitz et le batteur Yugon Chobanoff. Le disque devient évidemment un chouia plus rock'n'roll, uniquement composé d'originaux de Steve Tallis. Quant au troisième, il est purement acoustique et solo (à la seule exception de l'apport de l'harmoniciste Jean-Guy Lemire sur "Same thing", reprise de Muddy Waters). Le disque est d'ailleurs d'obédience très blues avec d'autres emprunts à John Lee Hooker ou Sonny Boy Williamson, deuxième du nom, Aleck "Rice" Miller pour l'état-civil. Ce qui ne l'empêche pas non plus de lorgner du côté du gospel (the Charming Bells), du rhythm'n'blues (Hal Paige), voire du british-blues des 60's via une reprise de "The spider and the fly" des Rolling Stones en 1965, l'une des premières tentatives, réussie, de vrai blues pour le groupe anglais. Au total, sur ces trois CD, Steve Tallis nous gratifie de la bagatelle de soixante-six chansons, ce qui n'est pas rien, même si, et c'est l'un des aspects intéressants du disque, certaines d'entre elles apparaissent une paire de fois, dans des versions différentes, preuve que Steve Tallis possède une vision assez globale de son répertoire. Cet album est son neuvième sous son nom, discographie comprenant déjà, en 2001, un coffret anthologique de huit disques - quand je vous dis que ce type n'est pas totalement humain - et qui doit être complétée par d'autres disques en groupe, Jellyroll Bakers, Lucy Crown, Hangover Triangle ou Apache Dropouts. Et sinon, il dort quand ?
Comme le dit l'adage, "les apparences sont parfois trompeuses" - parfois seulement, car souvent elles sont vraiment ce qu'elles sont. Prenez les Rencards, un groupe qui porte un nom français et qui chante en français... mais qui est pourtant espagnol, y compris la chanteuse Merli Marlowe (qui, en plus, porte un nom [un pseudonyme ?] anglo-saxon) qui chante dans un français parfait, sans une once d'accent (pas comme nos abrutis de rappeurs de banlieue incapables d'aligner trois mots sans empiler les fautes de syntaxe). J'aimerais parler anglais comme elle parle français. La demoiselle est d'ailleurs bourrée de talent, puisque, outre cette activité de chanteuse, elle est aussi DJ, actrice, scénariste et réalisatrice. Du côté du cinéma, elle semble être surtout attirée par la Nouvelle Vague française, du coup, on comprend mieux pourquoi les Rencards assaisonnent une musique fortement imprégnée de garage sixties français et de freakbeat international.. À l'écoute de leur nouveau single, la tentation est grande d'y chercher des influences puisées chez le Jacques Dutronc des débuts (surtout sur le titre "Boîte à malice"), ou Ronnie Bird, mais aussi chez certains Anglais (Kinks par exemple) ou Américains, tous millésimés sixties. Le tout à grand renfort de guitare fuzz et de rythmes binaires. Au temps pour les barrières, générationnelle comme linguistique. Le genre de disque roboratif et aphrodisiaque qui vous (re)donnera envie d'écouter leurs efforts précédents, un EP et deux albums.
CRIMSON SHADOWS : Even I tell lies (CDS, Rogue Records)
Les Crimson Shadows sont un groupe suédois ayant sévi durant la seconde moitié des années 80, en plein revival garage mondial. Leur carrière fut courte, au point que, de leur "vivant", ils n'ont sorti que trois singles et un album. Les deux 45t que vient de rééditer le label toulousain Rogue Records sont leurs deux premiers, parus en 1985, respectivement sur les labels Far Out Records et Sunlight Records. La doctrine garage des Crimson Shadows est du genre plutôt charnelle et respectueuse d'une certaine tradition, notamment grâce à l'apport d'un Farfisa virevoltant, sans parler de la guitare fuzz vrombissante comme un essaim de frelons énervés sur un titre comme "You can't come down", la face B de "Even I tell lies", un morceau également traversé des zébrures d'un harmonica épileptique. Bon sang de bois. De plus, contrairement à ce qui se faisait à l'époque, où chacun y allait de ses reprises déférentes, les Crimson Shadows préféraient écrire des originaux, comme le prouvent les quatre morceaux ici avoinés. Une fois les Crimson Shadows séparés, on retrouvera certains de leurs membres chez les Maggots, les Wylde Mammoths, les Stomach Mouths ou les Dee Rangers, quelques autres fieffés gros bras du rock'n'roll suédois. Heureuse initiative de Rogue que d'avoir réédité ces disques, très difficiles à trouver depuis leur sortie vu leur tirage confidentiel à l'époque.






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