442ème RUELLE - SPECIAL BEAR FAMILY RECORDS : Cherry CASINO and the GAMBLERS / THAT'LL FLAT... GIT IT ! Vol. 52 / Jackie Lee COCHRAN / CHICAGO ROCKS / Jerry Lee LEWIS / Wee Willie HARRIS

 


Cherry CASINO and the GAMBLERS : The automatic fool (LP, Bear Family Records)


Le moins qu'on puisse dire de Cherry Casino and the Gamblers, c'est qu'ils prennent le temps de jouir des petits plaisirs de la vie. Ce côté cool se retrouve d'ailleurs dans leur musique, un rock'n'roll plutôt bon enfant directement hérité des joviales comptines d'un Bill Haley avec la voix duveteuse de ténor de Cherry Casino - si vous vous posiez la question, non, ce n'est pas son vrai nom, mais ça fait évidemment plus classe qu'Axel Praefcke, le lascar et son groupe étant Allemands - les guitares claires et limpides, le saxophone soyeux ou la contrebasse en apesanteur. Cherry Casino and the Gamblers opèrent depuis une vingtaine d'années déjà, mais "The automatic fool" n'est que leur quatrième album, un 25cm, mais néanmoins douze titres, tous tournant autour des deux minutes deux minutes trente, un format classique donc qu'on aurait bien vu paraître dans les années 50. Pourtant, le groupe pourrait être plus prolifique s'il le voulait. En effet, Cherry Casino est également ingénieur du son des studios Lightning Recorders à Berlin, là où il enregistre avec les Gamblers, il semble donc plutôt bien placé pour trouver du temps pour son groupe. D'ailleurs, il n'a fallu que cinq jours en tout pour mettre en boîte ce disque, en analogique, à l'ancienne, sur un antique magnétophone Telefunken M10 (dont les premiers modèles sont apparus en 1957), avec des micros vintage Neumann et RCA (initialement mis en service respectivement en 1947 et 1954), difficile de faire plus authentique et plus près des origines, ce qui explique pourquoi le groupe a tenu à mentionner ces précisions techniques sur la pochette. La parution du disque en vinyl rendant le tout encore plus chaleureux, le genre de truc à écouter devant la cheminée, douillettement enveloppé dans un plaid, blotti au fond du canapé. Les titres de ce disque sont tous des originaux du groupe, à l'exception de "It ain't no big thing (but it's growing)", qui date de la fin des années 60 et non des 50's, enregistré d'abord par Charlie Louvin et Jack Barlow puis, plus tard, au début des années 70, par Eddy Arnold, Roy Orbison ou même l'Elvis Presley boursouflé de Las Vegas, on est donc bien loin du rock'n'roll primal, ce qui n'empêche pas Cherry Casino and the Gamblers de lui donner une couleur et une patine conformes au reste du disque. Cherry Casino and the Gamblers pratiquent le rock'n'roll artisanal et vous chantournent leurs disques comme d'autres vous sculptent une armoire normande ou vous fignolent une horloge à coucou. C'est limite si on ne sent pas le bois fraîchement débité ou l'encaustique nouvellement répandue.





THAT'LL FLAT... GIT IT ! Vol. 52 - ROCKABILLY & ROCK'N'ROLL FROM THE VAULTS OF MAR-VEL' & GLENN RECORDS (CD, Bear Family Records)

L'un des intérêts de cette série de compilations initiée par le label archiviste allemand Bear Family est certes de nous donner à entendre un peu de rockabilly et de rock'n'roll primitifs, à travers quelques gros labels ayant eu, ou ayant encore, pignon sur rue, mais aussi, et c'est là que l'intérêt est patent, via des labels beaucoup plus confidentiels et obscurs, ainsi en va-t-il de cette nouvelle livraison qui s'attache aux destinées de Mar-Vel' Records et de sa filiale Glenn Records, cette dernière tenant son nom du fondateur de l'ensemble, Harry Glenn. C'est en 1949 que ce dernier crée ces deux étiquettes, à Hammond, Indiana. L'essentiel de sa production date des années 50 et du début des années 60, même si les dernières références du label datent de la fin des années 70. La sélection proposée ici parcourt la décennie 1956-1965. La production de Mar-Vel' et de Glenn n'ayant guère été pléthorique, dans les cent cinquante singles au total, le compilateur a pu se permettre de choisir parfois plusieurs titres par artiste alors que, habituellement, notamment pour les gros labels, on se contente d'un seul. Avec deux, trois ou quatre morceaux, on peut mieux apprécier l'alchimie qui présidait aux productions de ces deux labels, notamment celles d'Harry Carter - "the Rock'n'Roll Apache", rapport à ses origines amérindiennes, qui n'hésite pas, sur "Rhythm in my soul" en 1956, à faire appel à un accordéon - Bob Burton, Billy Hall, Herbie Duncan, Chuck Dallis, Bobby Sisco, Jim Gatlin - celui-ci était en fait l'un des deux chanteurs des Super X Cowboys, un groupe emmené par le violoniste Lester Smithart, ce qui explique peut-être pourquoi ces deux morceaux, écrits par lui et enregistrés sous son nom en 1954, et non sous celui, habituel, du groupe, sont restés inédits jusqu'en 1979 - Billy Nix - avec l'un des meilleurs titres de la compilation, "Moon twist", une reprise de Chuck Dallis, dont l'original figure aussi sur ce disque, parue en 1962, au tout début de la conquête spatiale américaine, d'où le décompte d'ouverture, comme pour le lancement d'une fusée et comme sur l'original de Dallis, soutenu par un saxophone énergique et aussi expressif qu'une cochonne délurée, qu'on n'a pas chez Dallis. J'aurais aussi une pensée pour les Gaye Sisters, deux véritables sœurs, Virginia et Kathylene, une blonde et une brune, qui ne sont pas sans évoquer les Everly Brothers sur "Oh Ricky", chanson écrite par Virginia. D'ailleurs, la ressemblance vocale avec les Everly Brothers est telle qu'Harry Glenn, après avoir sorti cet unique single des Gaye Sisters en 1959, décide de la represser l'année suivante, en 1960, le sortant alors sous le nom des Beverly Sisters, alors que les deux frangines ne se sont jamais appelées ainsi. On aura compris le message. Aucun de ces deux pressages n'ayant connu le succès, Harry Glenn tente à nouveau de forcer la chance en ressortant ce single une troisième fois, sous le nom the Secretaries, toujours en vain. Autre morceau intéressant, "Rockin' for Goldwater" de Paul Parker. Sorti en 1964, au moment où les Beatles sont en train de bouleverser le paysage musical américain, ce morceau sonne typiquement de son époque, avec un orgue qui rappelle les prémices de la scène garage-beat. Politiquement, on peut être plus réservé quant au thème des paroles de la chanson qui semble prendre fait et cause pour Barry Goldwater, le candidat républicain à l'élection présidentielle américaine de 1964, aux idées d'extrême-droite très prononcées. Mais comme, dans le même temps, Paul Parker dénonce aussi les turpitudes géopolitiques de Lyndon Johnson, le président sortant qui sera d'ailleurs réélu, à propos de ses positions sur Cuba ou de son engagement de plus en plus accentué au Vietnam, on peut considérer que tout ça s'annule. Avec ses deux labels, Harry Glenn n'a sorti que des 45t, il semble qu'il n'ait même jamais envisagé de produire des albums, ces labels ayant eu le mérite de permettre à des musiciens de pouvoir graver quelques disques, parfois un seul et unique, au cours de carrières aussi brèves que météoriques. Les deux seuls qui parviendront, brièvement, à se faire un vague nom auprès des médias, à défaut du public, sont Jack Bradshaw, qui sortira un single sur Decca en 1955, et Bobby Sisco ("The singing farm boy" selon son surnom) qui, en 1957 puis en 1963, parviendra à intéresser des labels plus prestigieux comme Chess et Vee Jay, même si ce ne sera que pour un unique single à chaque fois. À deux ou trois exceptions près, les artistes Mar-Vel' et Glenn, comme ça se faisait fréquemment à l'époque sur les labels indépendants, écrivent eux-mêmes leurs chansons, ne recourant presque jamais à l'art de la reprise, et quand c'est le cas pas la reprise de succès contemporains, mais la cover toujours underground. Une belle tranche d'histoire du rock'n'roll et probablement une belle découverte pour beaucoup d'entre vous.





Jackie Lee COCHRAN : Rocks (CD, Bear Family Records)

Jusqu'en 1985, Jackie Lee Cochran n'était qu'un parmi les très nombreux obscurs pionniers du rock'n'roll, connu surtout des historiens du genre et de quelques aficionados chercheurs de pépites discographiques. Parmi ces derniers, Lux Interior et Poison Ivy des Cramps - qui fantasmaient depuis longtemps sur tous ces oubliés des années 50 et qui se sont constitués, en ratissant tout ce que les États-Unis comptent de brocantes et de marchés aux puces, une discothèque monumentale et monstrueuse - des Cramps donc qui, en 1985, en face B de la version maxi EP de "Can your pussy do the dog ?" (formats 10" et 12"), morceau de l'album "A date with Elvis", reprennent "Georgia Lee Brown" de notre homme Cochran. À partir de là, le nom de ce dernier commence à refleurir au fil de quelques compilations et anthologies, une redécouverte méritée. Jackie Lee Cochran est né le 5 février 1934 à Dalton, Géorgie. Grâce à l'une de ses grands-mères, il possède des origines amérindiennes. Mais, son père ayant été condamné à trente ans de prison pour meurtre, il passera son enfance ballotté de ci de là, chez des parents plus ou moins proches, entre la Louisiane, le Mississippi et l'Alabama. Il commence à jouer de la guitare à l'âge de 6 ans. Adolescent, alors qu'il vit chez sa grand-mère à Gadsden, Alabama, et au grand déplaisir de cette dernière, il commence à se produire dans des clubs locaux. Mamie souhaitant lui voir intégrer l'armée, Jackie Lee finit par se laisser convaincre et s'enrôle dans l'US Air Force. Stationné à San Antonio, Texas, tous les week-ends il se cogne les quatre cents kilomètres qui séparent sa base de la ville d'Abilene, Texas, pour se produire dans le show radiophonique du musicien country Slim Willet, une sommité dans la région à l'époque, son émission ayant existé de 1949 à 1956. Ces prestations font remarquer Jackie Lee Cochran par les producteurs d'une autre célèbre émission de radio de l'époque, le "Big D Jamboree" à Dallas, Texas, à quatre cent cinquante kilomètres de San Antonio cette fois. Il avait la foi, c'est le moins qu'on puisse dire, pour faire tout ce chemin hebdomadaire. Mais tout a une fin. Quand l'armée l'envoie en garnison à Selma, Alabama, il trouve un autre point de chute radiophonique à Montgomery, la capitale de l'état, quatre-vingt kilomètres seulement, autant dire la porte à côté. Il en profite pour former son propre groupe country, les Flying C Ranch Boys. Il quitte l'armée en 1955 pour s'établir brièvement dans le Mississippi et intégrer le groupe du chanteur country Jimmy Swan avant de partir pour la Californie où on peut le voir et l'entendre dans l'émission "Hometown Jamboree" du chanteur Cliffie Stone, tant à la télévision qu'à la radio. Peu après avoir entendu Elvis Presley pour la première fois, en 1956, Jackie Lee Cochran abandonne la country pour se tourner vers le rockabilly. Managé par Pat O'Donnell, ce dernier affuble Jackie Lee Cochran du surnom de Jack The Cat et lui décroche un contrat avec le label californien Sims Records sur lequel il fait paraître son premier single, "Riverside jump", de sa composition. Peu après, il signe avec Decca, label sur lequel il sort son deuxième single, "Ruby Pearl", toujours de sa composition et sur lequel il est accompagné par le guitariste Merle Travis et le pianiste Jimmy Pruett, single qui connaît un honnête succès et qui manque entrer dans les classements du "Billboard". Mais Pat O'Donnell désapprouvant cette signature avec Decca, il fait tout pour rompre le contrat, ce faisant, Decca cesse brutalement de promouvoir "Ruby Pearl" qui ne se classe donc pas. Jackie Lee Cochran, à son corps défendant, vient de laisser filer sa chance de connaître un succès national. Qui sait, l'histoire aurait peut-être pu être différente si... En 1957, il signe avec Viv, puis Spry en 1958 et enfin Jaguar en 1959, avec à chaque fois un unique single. C'est sur Jaguar qu'il fait paraître "Georgia Lee Brown", un titre propre à se faire déhancher n'importe quelle féline en chaleur dans un rayon de quelques kilomètres. Ne connaissant aucun succès, il abandonne alors la musique et trouve un boulot alimentaire chez l'avionneur Douglas. En 1973, l'Angleterre et, à la suite, le reste de l'Europe, connaissant un important revival rockabilly, le public européen se montre friand à la fois de redécouvertes de pionniers oubliés et de nouveautés. Flairant le filon, Jackie Lee Cochran parvient à décrocher un contrat avec le label rockabilly américain Rollin' Rock Records, sur lequel il sort trois albums entre 1973 et 1977. Il parvient même à tourner en Norvège en 1981. En 1985, parallèlement à la reprise de "Georgia Lee Brown" par les Cramps, le label allemand Hydra consacre une compilation à Jackie Lee Cochran, avec ses titres des années 50, dont plusieurs inédits. Le succès de cette compilation permet à Jackie Lee Cochran d'effectuer plusieurs tournées en Europe. Jackie Lee Cochran est mort le 15 mars 1998 à son domicile de Burbank, Californie, à l'âge de 64 ans. Suite à sa redécouverte en 1985, plusieurs compilations plus ou moins thématiques lui ont été consacrées, celle-ci, dans la série "Rocks" du label allemand Bear Family, est donc la dernière en date. On y trouve évidemment tous ses singles 50's, il n'y en a pas eu tant que ça, cinq seulement, ainsi que quelques inédits d'époque. Mais les deux tiers de la sélection proviennent de ses derniers enregistrements, entre 1972 et 1985. Entre 1972 et 1980, on note qu'il est accompagné notamment par le contrebassiste texan Ray Campi tandis que pour l'une des séances de 1985 il bénéficie du support du groupe écossais Johnny & the Roccos. Tout au long des trente et un titres, y compris les plus récents, c'est du pur rockabilly-rock'n'roll que Jackie Lee Cochran nous sert, plus de la moitié de ces morceaux étant de sa composition, dont "Jack the cat", d'après son surnom, qu'il finit par mettre en boîte en 1985, avec quelques reprises soigneusement choisies, dont "I don't care if the sun don't shine", "Mystery train", "Money honey" et "Good rockin' tonight", via Elvis Presley puisque c'était déjà des reprises pour ce dernier. Le plus intéressant dans tout ça c'est de constater que, quelle que soit l'époque où il a enregistré, Jackie Lee Cochran a réussi à garder le même esprit musical et quasiment la même sonorité, alors que, en plus de vingt-cinq ans, la technique a évidemment évolué. On s'en rend d'autant mieux compte que, les chansons n'étant pas compilées par ordre chronologique, on n'entend guère la différence entre un titre de 1985 et celui qui le suit, de 1957. Plutôt pas mal quand on sait que, souvent, les pionniers qui sont revenus aux affaires dans les années 70/80 ont souvent largement altéré leur rock'n'roll primal. Pas Jackie Lee Cochran, ce qui n'est pas la moindre de ses qualités. Les Cramps, comme d'habitude, avaient vu juste en lui insufflant une seconde vie.





CHICAGO ROCKS - WINDY CITY ROCK AND ROLL Vol. 1 (CD, Bear Family Records)

Évidemment, on connaît surtout Chicago comme étant l'une des capitales du blues, notamment dans ses quartiers sud, hébergeant des musiciens aussi influents que Muddy Waters, Howlin' Wolf ou Sonny Boy Williamson, entre beaucoup d'autres, ou un label fondateur comme Chess (Chuck Berry, Willie Dixon et tutti quanti). Mais, dans les années 50, Chicago étant alors la deuxième ville la plus peuplée des États-Unis (aujourd'hui, elle est encore au troisième rang), elle ne pouvait pas rester imperméable aux pulsions nouvelles du rock'n'roll, cette compilation en apporte la preuve, et la précision "Vol. 1" annonce déjà une suite, ou peut-être même plusieurs. Tous les artistes et groupes listés ici, désobéissant donc au dogme bluesy qui prévalait jusqu'alors, sont originaires de Chicago et, de fait, peu d'entre eux m'étaient vraiment connus jusqu'à aujourd'hui. Parmi ces derniers, je citerai Ral Donner, Ron Haydock (qui, avec ses Boppers, a beaucoup appris de Gene Vincent et ses Blue Caps, tant musicalement que visuellement), Eddy Clearwater - encore que lui, c'est plutôt sa carrière ultérieure comme bluesman qui reste dans les mémoires, y compris son accoutrement pseudo amérindien, rappelant vaguement que l'une de ses grands-mères était Cherokee - Hank Mizell - son séminal "Jungle rock" et son rythme tribal, présent ici, paru originellement en 1958 sur Eko, sans beaucoup d'écho justement, ne connaîtra un retentissement mondial qu'en 1976 quand le label anglais Charly le repressera pour l'envoyer directement à la première place aux Pays-Bas et à la troisième en Angleterre, le tout en plein revival rockabilly européen - Hayden Thompson - qui propose ici sa version de "Brown eyed handsome man" de Chuck Berry - Penny Smith - dont l'heure de gloire, si l'on peut dire, se situe en février 1959 quand elle est à l'affiche de la tournée "Winter dance party" au cours de laquelle Buddy Holly, le Big Bopper et Ritchie Valens trouvent la mort, n'étant cependant pas concernée par les tractations autour des places disponibles dans l'avion fatal. Pour le reste, comme souvent à cette époque, on trouve des musiciens qui semblent prendre le train du rock'n'roll en route, se réappropriant tout ou partie de ce qui marchait alors plus ou moins bien. Dans le genre, Eddie Cochran paraît avoir été fort prisé dans la "Windy City". En effet, si Phil Orsi et ses Little Kings reprennent "Come on everybody", George Torrens et ses Maybees se fendent d'un "TR-3" - que diable ce code représente-t-il ? aucune idée - écrit par le guitariste et le saxophoniste des Maybees, Eugene Ledesma et Gerry Beisbier et qui n'est rien d'autre qu'un pompage éhonté de "Something else" de Cochran. De leur côté, Tobin Matthews reprend Buddy Holly ("Think it over"), Penny Smith Bill Haley ("I've got news for you"), Wayne Worley and his Worley Birds Sonny Burgess ("Red headed woman"), Robby and the Troubadours Little Richard ("Long tall Sally"), tandis qu'Eddie Cash offre un lifting rock'n'roll à un classique du jazz mainstream, "Stormy weather", créé en 1933 par Ethel Waters. Autre emprunt qui ne veut pas dire son nom, "Rock tonight" d'Ernie Daro qui ressemble furieusement à "Blue suede shoes" de Carl Perkins, en mode jive plutôt que rockabilly. Quant à la curiosité de cette compilation, c'est Lennie LaCour, un créole né en Louisiane, qu'on découvre d'abord comme chanteur avec "Rock'n'roll romance", un 78t face unique paru en 1956 donné en cadeau aux acheteurs de packs de six canettes d'un soda pétillant baptisé "Orange Crush" (combien d'exemplaires ont-ils survécu en bon état ?), et qu'on retrouve en 1960 producteur et auteur-compositeur puisque c'est lui qui écrit et produit "Knock, knock, knock (knocking at my door)" pour Eddy Bell and the Bel-Aires. Tout au long des trente-cinq titres de cette compilation, parus entre 1955 et 1963, on entend toute la palette de styles qui ont forgé le rock'n'roll, du rockabilly, du white rock (le saxophone est très présent chez un peu tout le monde), du jive, du jump, du rhythm'n'blues, du doo-wop, blanc pour le coup, de la ballade rythmée, du boogie, ou même du twist. Globalement, la scène proto-rock'n'roll de Chicago ressemblait à ce qui se faisait partout ailleurs aux États-Unis, on n'est donc pas dépaysé à l'écoute de cette collection. Et puis, rien que pour "Jungle rock" de Hank Mizell, elle vaut la peine que vous dépensiez quelques écus si vous n'avez pas déjà cette chanson quelque part dans votre discothèque.





Jerry Lee LEWIS : The greatest live show on earth (LP, Bear Family Records - www.bear-family.com)

Cette nouvelle production Bear Family est la réédition d'un album paru en 1964 sur Smash, label qui avait accueilli Jerry Lee Lewis l'année précédente après qu'il eut quitté son étiquette historique Sun Records. Il s'agit du deuxième album live de Jerry Lee Lewis, une sortie qui, à l'époque, aurait pu paraître incongrue si l'on se réfère à sa discographie. En effet, quelques mois plus tôt, le 5 avril 1964, le chanteur et pianiste américain, accompagné par les Nashville Teens, un alors jeune groupe anglais, enregistrait l'un de ses concerts les plus fameux au Star Club de Hambourg, enregistrement paru quelques semaines plus tard, uniquement en Europe, sur Philips, l'album connaissant aussitôt un honnête succès sur le vieux continent. Et c'est là que se posa un problème pour Smash, la maison de disques américaine de Jerry Lee Lewis, qui, contractuellement, ne pouvait pas sortir ce live à Hambourg aux États-Unis, Smash et Philips n'ayant aucun lien entre eux. Or, compte tenu du succès européen de ce disque, Smash se dit que ce serait peut-être une bonne chose de sortir un live de l'autre côté de l'Atlantique, d'où l'idée, le 18 juillet 1964 (les notes au verso de l'album donnent la date du 1er juillet, mais c'est faux), d'enregistrer le concert donné par Jerry Lee Lewis au Municipal Auditorium de Birmingham, Alabama, lors du show annuel et estival "Shower of Stars" pour la radio WVOK, concert qui fit l'objet de cet album "The greatest live show on earth". Du moins en principe, car, si, officiellement, il s'agit bien de l'intégralité du concert de Birmingham, il est plus que probable que certains titres, sans qu'on sache exactement lesquels, ont été enregistrés à Montgomery, Alabama, la veille, 17 juillet. Ce jour-là, sur la scène du Municipal Auditorium de Birmingham, Jerry Lee Lewis partage l'affiche avec Peter and Gordon, Gene Simmons, autre ex artiste Sun, Roger Miller, Diane Renay, Marty Robbins, une star country à l'époque, Terry Stafford, Pete Drake et le Bill Black Combo, le groupe de l'ancien contrebassiste d'Elvis Presley. Jerry Lee Lewis est accompagné d'un groupe composé du guitariste James Hutcheson, de l'organiste Larry Nichols, du bassiste Herman Hawkins et du batteur Morris Tarrant. Peu après, ces musiciens deviendront la première mouture des Memphis Beats, le groupe qui accompagnera Jerry Lee Lewis durant les cinquante années à venir, avec de nombreux changements de personnel à la clé, dont, notamment, l'arrivée de celui qui restera le complice - et même, à une époque, le beau-frère, après avoir épousé Linda Gail Lewis (qui aura d'ailleurs plus de maris que Jerry Lee n'a eu d'épouses, un exploit) - de Jerry Lee Lewis jusqu'à la fin, le guitariste et violoniste Kenny Lovelace. Avec la sortie, à quelques mois d'intervalle, des deux premiers albums live de Jerry Lee Lewis, la tentation est forte de comparer ces deux disques. Globalement, le live à Hambourg, avec les Nashville Teens, groupe apparu dans la mouvance beat anglaise, est un tantinet plus énergique que celui qui nous occupe ici, et reste donc le préféré de beaucoup de fans de Jerry Lee Lewis, dont votre serviteur. Même si, en 1964, à pourtant seulement 28 ans au moment où il donne ces deux concerts, le "Killer" n'est déjà plus vraiment le jeune chien fou et insoumis qu'il fut à la fin des années 50. Quant au répertoire, douze titres à Hambourg, dix à Birmingham, il ne présente que trois morceaux communs, "Hound dog", emprunté au répertoire d'Elvis Presley, "Long tall Sally", puisé chez Little Richard, l'éternel rival de Jerry Lee, et "Whole lotta shakin' goin' on", l'un de ses classiques intemporels. À Birmingham, outre une autre reprise de Little Richard, "Jenny, Jenny", Jerry Lee Lewis se fend d'une reprise de "I got a woman" de Ray Charles - même si la pochette de cette réédition mentionne "Mean woman blues" à la place, morceau qui n'apparaît pas du tout sur le disque, une erreur pour le moins curieuse et qui ne laisse pas d'interroger le quidam puisque la pochette originale de 1964 mentionnait bien "I got a woman" et que ce morceau figurait bien sur le disque, pourquoi cette erreur de Bear Family qui, habituellement, est pourtant très pointilleux sur l'exactitude de ses rééditions - d'une reprise du récent, à l'époque, et bluesy "High heel sneakers" de Tommy Tucker, de deux reprises de Chuck Berry, "Memphis, Tennessee" et "No particular place to go", et de deux reprises plutôt country, "Who will the next fool be" de Charlie Rich, école Sun toujours, et "Together again" de Buck Owens. Sur Sun, Jerry Lee Lewis avait déjà enregistré pas mal de morceaux country mais son passage sur Smash, et donc sur la maison-mère Mercury, va définitivement le voir s'orienter vers une country plus prégnante, ce qui lui vaudra, durant les quelques années à venir, de gros succès dans ce style aux États-Unis. D'ailleurs, la parution presque concomitante des deux albums live est symptomatique de la dichotomie que va désormais afficher Jerry Lee Lewis lors de ses concerts. En Europe, assez hermétique à la country, il se focalisera sur ses succès rock'n'roll période Sun, en Amérique, où l'on oubliera vite le rock'n'roll, il donnera plutôt dans la country. En bref, "The greatest live show on earth" est un disque honnête, mais sans plus, pas de quoi renverser la table, ni le piano, chose que même Jerry Lee Lewis n'a jamais fait sur scène, bien qu'il ait parfois pas mal malmené son instrument. Ce disque, depuis 1964, n'est pas forcément resté dans les annales, bien qu'il eut été la meilleure vente albums de Jerry Lee Lewis durant les années 60, les énormes succès country n'arrivant qu'à la fin de la décennie et surtout dans les années 70. Ce qui balaiera vite la notoriété d'un live qui n'aura servi que de remplissage dans une discographie sixties assez maigre et mollassonne dans l'ensemble. Cette réédition a au moins le mérite de la remettre en lumière mais ne s'adresse qu'aux fans hardcore du "Killer".




Wee Willie HARRIS : Grab you - The Brits are rocking Vol. 9 (CD, Bear Family Records)

Wee Willie Harris fait partie de ces sans-grade du rock anglais primitif, c'est donc tout à l'honneur de Bear Family de lui rendre hommage via cette anthologie. De son vrai nom Charles William Harris, il est né le 25 mars 1933 à Londres, dans une famille ouvrière. Il grandit dans l'environnement portuaire et industriel de Rotherhithe, dans une boucle de la Tamise, un environnement tellement pauvre que, déjà en 1838, Charles Dickens s'en sert comme décor dans l'un des chapitres de son roman "Oliver Twist", qui n'est pas l'ouvrage le plus gai de la littérature mondiale, il faut bien l'avouer. Il aurait été écrit quelques siècles plus tôt, on y aurait sûrement croiser des flagellants, des inquisiteurs ou des chauffeurs. Mais là n'est pas le propos, mon fanzine est musical, pas littéraire. Quittant l'école à 14 ans, Charles Harris travaille dans divers hôtels et restaurants de Londres. Le peu d'argent qu'il gagne, il l'investit dans l'achat de disques, notamment de jazz et de ragtime, ce qui le conduit à apprendre à jouer du piano avec l'une de ses tantes qui possède un vieux piano droit hors d'âge, mais pas encore hors d'usage, une aubaine pour le jeune homme. Après le service militaire - il échappe à un voyage gratis en Corée à cause de sérieux problèmes de vue - il commence à chanter en amateur dans les clubs locaux tout en continuant à travailler à l'usine. En décembre 1956, Charles Harris traîne du côté des clubs de Soho, comme le 2 I's, où son énergie scénique lui vaut un début de réputation, au point que, en septembre 1957, le patron du 2 I's, Paul Lincoln, l'incite à se démarquer du lot des chanteurs anglais de l'époque. Il demande à Charles Harris de ne plus se couper les cheveux pendant deux mois, et, surtout, à la fin de cette période, de les teindre en rose. Il lui propose également de légèrement changer son patronyme. S'il garde son nom de famille, Harris, il utilise le diminutif de son second prénom, William devenant Willie, et fait précéder le tout de Wee, une référence à Little Richard dont l'un des gimmicks scéniques était souvent de ponctuer ses concerts de l'onomatopée "Whoooo-wee !!". Pour parachever le tout, Wee Willie Harris va aussi se vêtir de façon de plus en plus excentrique. Au début, il apparaît en costume rouge qui mal taillé, pantalon trop court et veste trop longue, avec un énorme nœud papillon, proche de la lavallière. Plus tard, on pourra aussi le voir vêtu d'une peau de bête "préhistorique" ou bien à la mode édouardienne si prisée à la Belle Époque anglaise. Quelque part, Wee Willie Harris préfigure ce qui fera la renommée, quelques années plus tard, de Screaming Lord Sutch. La carrière de Wee Willie Harris s'envole aussitôt. Dès octobre 1957, il enregistre ses premiers disques pour Decca et décroche ses premiers passages télévisés. Sa carrière sera cependant relativement courte puisque, jusqu'en 1966, il ne sortira qu'une demi-douzaine de singles, deux EP et un album. Ce qui ne l'empêchera pas, plus tard, sporadiquement, alors qu'il était déjà largement oublié, de sortir encore un single en 1974 et deux albums en 2000 et 2003. Le premier de ces deux albums, "Twenty reasons to be cheerful", étant dédié à Ian Dury qui, en 1979, l'avait cité dans sa chanson "Reasons to be cheerful, part 3". Mais, à cette époque tardive, Wee Willie Harris n'apparaissait plus que lors de ces concerts nostalgiques qui, à partir des années 80, tentaient de faire revivre, souvent de manière bien pathétique, une époque révolue avec tous les oubliés du rock'n'roll primitif. Sur l'affiche de ces concerts, Wee Willie Harris était souvent présenté comme le "plus vieux rock'n'roller en activité", pas très flatteur. Wee Willie Harris est mort le 27 avril 2023 à l'âge de 90 ans. Cette compilation propose l'intégrale des enregistrements de Wee Willie Harris entre 1957 et 1962, à savoir ses quatre singles sur Decca et son album sur Arton ainsi que quelques morceaux plus ou moins inédits, dont, notamment, des extraits de shows télévisés italiens ou portugais. Sur ces titres, si Wee Willie Harris chante, forcément, il n'est pas impossible que, sur certains d'entre eux, il s'accompagne au piano, mais les archives des studios dans lesquels il a mis tous ces titres en boîte étant très lacunaires, il est impossible d'être affirmatif. Sur les vingt-six titres compilés, Wee Willie Harris n'en a écrit que deux, son premier single, "Rockin' at the Two I's", hommage évident au club qui l'a lancé, et "Grab you", paru sur l'album Arton, qui donne son titre générique à cette collection initiée par Bear Family. Le reste n'est donc affaire que de reprises, Robins ("Riot in cell block #9"), Neil Sedaka ("I go ape"), Big Maybelle via Jerry Lee Lewis ("Whole lotta shakin' goin' on"), Elvis Presley ("Mean woman blues", "Let's have a party", via Wanda Jackson pour cette dernière), Lonnie Donegan ("Have a drink on me"), Sammy Kaye via Fats Domino ("Blueberry Hill"), Bobby Rydell ("Wild one", "Little bitty girl", ces deux titres faisant l'objet du dernier single Decca de Wee Willie Harris) ou Gene Vincent ("Say mama"), des morceaux qui montrent un Wee Willie Harris très convaincant comme chanteur de rock'n'roll, si convaincant que, à l'inverse de la plupart de ses contemporains, il n'a enregistré quasiment aucune ballade durant ce premier lustre d'activité. Ce qui ne peut que nous faire regretter qu'il n'ait pas eu l'opportunité de sortir plus de disques ou qu'il n'ait pas connu le succès qu'il aurait mérité. Malheureusement, on ne réécrit pas l'histoire, on peut juste en apprécier une petite tranche grâce à ce genre de compilation, ce qui est mieux que rien.


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