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RADIOACTIVITY : KONSTROY : "C’est dingue le nombre de personnes qui ont vu les Sex Pistols au Chalet du Lac"

 

(Illustration de Chester)

C'est en recherchant sur la toile des émissions de radio rock françaises que je suis tombé sur une énorme liste. Au milieu de tous les noms possibles, on pouvait y trouver Konstroy, cela m'a parlé et je les ai contactés. Cela m'a permis de faire la connaissance de Bibi, son membre le plus ancien (et qui ne désire pas être en photo ici, désolé les filles 😉 ). Ce qui est marrant, c'est que cette liste avait un nombre incroyable d'émissions et que c'est Bibi qui l'avait écrite... Comme quoi, le hasard…

Salut Bibi, pourrais-tu d‘abord te présenter et nous raconter ta découverte de la musique punk ?

Beaucoup de gens répondent à cette question en affirmant qu’ils ont eu un flash en entendant la première fois Sex Pistols, le Clash ou autre. C’est vrai qu’à l’époque quand tu tombais là-dessus soit tu flashais, soit tu retournais à ta chorale d’enfant de chœur. Heureusement, je ne participais à aucune chorale. 
La découverte du « punk » s’est fait petit à petit, avec des groupes comme le Velvet, Patti Smith… dont les morceaux qui me plaisaient le plus étaient les plus « durs », les plus speed. Étaient là aussi AC/DC, Trust… les Stooges, T Rex.… Pas forcément dans cet ordre, tout ça est confus dans ma mémoire, en tout cas je n’ai pas eu ce qu’on appelle un déclencheur. Sauf peut-être, un après-midi d’hiver au cinéma dans lequel passait Rock’n’roll High School des Ramones, là j’ai quand même en un choc. J’ai regardé derrière moi, j’ai vu ces visages dont à peine la moitié fixait l’écran et je me suis dit « Ces gens loupent quelque chose. Ce film n’est pas juste un divertissement (même s’il est un peu débile). Ils ne comprennent pas l’intensité de ce qui se passe à l’écran. » Alors que moi j’étais assez fasciné par cette musique et l’élan vitale qui s’en dégageait.

Même s’ils n’ont rien de « punk » des gens comme Higelin ou Lavilliers m’ont fait comprendre des choses, mais c’était là aussi les morceaux les plus speed qui m’accrochaient l’oreille.

(Beuh)
Beaucoup de nos lecteurs viennent de province et n’ont pas eu la facilité des Parisiens pour découvrir la musique punk. Te considères-tu comme un privilégié ? Peux-tu nous raconter ce que c’était pour un Parisien de vivre les années 80 et 90 punk dans cette ville ?


A ce jour, la première partie de ta question n’a plus vraiment court. Dans le sens où Internet existe, et on y trouve tout ce qu’on veut. A condition, toutefois, de savoir que les algorithmes des moteurs de recherche et des réseaux sociaux sont biaisés et te donnent toujours les réponses qui vont dans le sens que tu attends. Par exemple, si tu écoutes un morceau sur Youtube pas mal de fois, ce site te proposera encore et encore ce même morceau même si tu es à la recherche d’autres styles musicaux et même si tu nettoies les cookies et autres pisteurs de ton navigateur. C’est très restrictif en fait, il faut s’en méfier. Il vaut mieux écouter la radio.

A Paris, on a accès à des tonnes de concerts, de magasins, de bars, de gens, de squats (de moins en moins d’ailleurs)…
Bien entendu, il y a un côté privilégié à Paris pour cette musique bien qu’aujourd’hui elle soit partout. Quoique, le rock, le punk, le HxC sont des musiques urbaines. Elles sont nées dans la crasse et le bitume de la ville mais aussi grâce à ces nombreux habitants. Il est donc normal qu’à Paris, même si « la nuit c’est fini », on soit témoin des premiers pas de certains groupes et qu’on puisse s’en vanter (c’est dingue le nombre de personnes qui a vu Sex Pistols au Chalet du Lac ou Nirvana à leur début au Fahrenheit). 
Par contre, on n’a pas eu la chance, dans ces années-là, de voir les premiers concerts de Caméra Silence ou de Strychnine, des Dogs ou de Vonn

 J’évoquerais ici plus le début des années 90 que ceux des 80 (je n’étais pas encore accro à ce moment, mais surtout beaucoup trop jeune). C’était encore l’effervescence, la perspective de tout un tas de possibles était ouverte, l’avenir - même en no-futur – était presque radieux. Et le présent bien trop intense, des concerts pratiquement tous les soirs, des quantités de lieux (bars, salles, squats…). Tu rencontrais tous les jours de nouvelles personnes, des escrocs, des idéalistes, des barges, des poètes, des toxicos, toute une palette de gens bien en somme. D’accord, j’idéalise la période, mais elle a été marquante pour beaucoup d’entre nous.

(Camille)

Je tiens à préciser que je n’ai pas le look punk, un peu plus le look de rockers. Ce qui doit moins choquer le quidam car je n’ai jamais eu trop d’embrouille à cause de ça. Le pire qui me soit arrivé, et qui est quand même grave, a été de me faire traiter de Johnny. Tu te rends compte ? J’étais loin des embrouilles qu’on peut imaginer et que certains fabulent aujourd’hui. Comme à propos des skins, je n’ai pas connu l’époque à laquelle des bandes de rasés écumaient certains quartiers de Paris, juste la toute fin, et encore. Mais j’en savais suffisamment pour savoir quels coins et quelles stations de métro éviter pour ne pas tomber sur des boneheads. Et aussi quels concerts où il valait mieux ne pas mettre les pieds.

Comment as-tu découvert l’émission Konstroy ? Peux-tu nous en évoquer tes souvenirs de l’époque où tu n’y participais pas de 89 à 96 ?

Petite digression : tout môme j’écoutais déjà la radio. C’est un média passionnant. Il ne t’impose pas tout, tu es obligé de faire appel à ton imagination. Pour créer un personnage en entendant une voix, par exemple, ou penser une situation qui y est décrite (un peu comme dans un livre, mais en sonore). Pas comme la télé, où l’image te divertit, tu n’écoutes pas avec la même attention. C’est un peu comme cette scène qu’on voit dans des vieux films où la famille s’assoit autour du poste de radio pour écouter son feuilleton radiophonique quotidien. C’est assez classe je trouve, même si c’est très has-been. Aujourd’hui, on met des images animées partout, même les podcast radio sont souvent postés sur Internet avec une anime derrière. Je trouve ça dommage, ça enlève une certaine magie.
Pour revenir à ta question, je suis tombé sur cette émission grâce à des tracts dans les concerts que j’écumais dans lesquels je prenais aussi beaucoup de photos, je l’écoutais alors de temps en temps et en parlais autour de moi. A un moment, un copain de concert de l’époque qui connaissait les gens de cette émission m’y a invité en tant que « spectateur ». Il m’a dit : « assied-toi là, dans le coin et ne fait pas de bruit ». Une chaise m’y attendait, je m’y suis assis et je n’ai plus bougé. Je suis encore là.

Sais-tu pourquoi ce nom a été choisi pour l’émission ?

Je ne sais pas qui a trouvé ce nom, et pourquoi il a été choisi mais je le trouve puissant. KONStruire, desTROY, est un symbole fort, un sacré manifeste en soi.

(Bluj)

Quelle en était la programmation à cette époque, en quoi diffère-t-elle de celle actuelle ?


Les membres de l’ancienne équipe étaient plus « alternatifs » dans leur choix. Les thèmes plus larges, la musique plus variée, plus ouverts aussi, les invités plus éclectiques, moins « punk » d’une certaine manière. Des rubriques existaient (revue de presse, coup de gueule, etc). Ils développaient un côté politique plus frontal et réagissaient à chaud à l’actualité. L’orientation politique est toujours présente dans notre émission, mais nos commentaires sont plus cyniques, moins « sérieux ». La musique est plus dure, plus punk, plus hard-core qu’à l’époque. Quoi qu’on considère le punk dans un sens large qui va de la chanson au post-métal. On essaye de ne pas être trop sectaires même si on n’est pas ouvert à toutes les musiques. On se fait souvent la réflexion que si on ne passait que les choses qu’on adore, on ne passerait pas grand-chose en fin de compte. Ce qui n’est pas toujours apprécié, un jour une auditrice m’a fait la réflexion : « j’écoute souvent Konstroy, vous passez du rock garage, c’est cool, mais quand vous mettez du HxC, je zappe tout de suite ». Ce qui m’a conforté dans ma certitude qu’il fallait qu’on ouvre encore plus au niveau musical, j’ai un peu de mal avec les gens trop puristes. De plus, depuis que Matt et Arno sont arrivés la programmation a encore tendance à évoluer et s’ouvrir, elle s’oriente vers des nuances plus post-punk, rock, cold…

D’abord la genèse, l’émission débute en 1989 sur radio Fréquence Paris Plurielle. Pourquoi cette station de radio, peux-tu nous la présenter ?

On sort tout juste d’un conflit avec cette station de radio qu’on vient de quitter, je ne m’étendrais donc pas sur le sujet. L’émission a commencé sur Radio Tomate en 89 puis est passé plus tard sur cette radio. Aujourd’hui, Konstroy est diffusé sur la radio Cause Commune sur le 93.1 MHz (autour de Paris) et cause-commune.fm (autour du monde). Une radio jeune, militante, dynamique qui nous accueille dans de bonnes conditions. On a pu y garder notre créneau de diffusion habituel : en direct le dimanche de 18 à 20h. Ce créneau est confortable pour nous, comme pour les invités. Mais aussi pour les gens qui nous écoutent. Beaucoup m’ont déjà affirmé nous écouter en voiture quand ils rentrent à Paris après leur week-end en Normandie 😊.

Qui a eu l’idée de l’émission et quel en est le concept ?

En 1989, tu veux dire ? Je ne le sais même pas moi-même. Ce que je sais est que les membres de l’ancienne équipe étaient des militants radiophoniques. Certains sortaient des radios pirates. Le concept était différent d’aujourd’hui. L’époque n’est plus la même, entre autre la réalité des médias a changé, les auditeurices n’écoutent plus les choses comme auparavant, l’arrivée des podcast a aussi changé la donne. 
On ne « pense » plus une radio (aussi « libre » qu’elle se dit l’être) comme on la pensait dans ces années-là, on la conçoit et on l’oriente différemment aujourd’hui, c’est essentiel à sa survie. La vieille « bourgeoisie stalinienne » qui dirige encore ce type de radio comme elle le faisait à l’époque est complètement dépassée et leurs stations partent à vau-l’eau, quand elles ne ferment pas. Elle reste figée dans un mode de pensée sclérosé et passéiste, et de plus elle ne s’adresse qu’à elle-même.

Le « concept » de l’émission, lui, a évolué. Ce n’est pas le même qu’au début où il ressemblait à ce qu’on entendait sur les radios libres de l’époque. Aujourd’hui, le concept est orienté sur la musique punk, post-punk - au sens large - qui se pratique aujourd’hui. On invite des gens qui sont actifs dans cette scène, tant les musiciens, les fanzineux, les organisateurs de concerts, les vidéastes, photographes, les passionnés… On leur laisse la parole, et aussi une grosse partie de la programmation musicale. C’est un format long, on a tout de même deux heures, que souvent on ne voit pas passer du tout.

Êtes-vous bien équipés pour faire l’émission ? Avez-vous des locaux assez grands qui vous permettent d’organiser des concerts pour les groupes ?

Les locaux de Cause Commune sont relativement grands, accueillants, modernes, et en plus insonorisés. Ça nous change la vie de ne pas toujours tomber sur des galères et des pannes, de plus le son à l’antenne est bon par rapport à d’autres radios. On a encore quelques petits soucis techniques mais ce n’est pas à cause du matériel qui, lui, est performant, c’est à nous de nous adapter à ces nouveaux processus. Quant à inviter des groupes pour faire du live à l’antenne, oui, on va sûrement bientôt pouvoir y penser quand on sera au point, il y a pas mal de place. Mais pas assez pour accueillir un public, ou alors le strict minimum. Mais, merci, on retient ton idée.


Bruno, Marion, Arno, Matthieu et Amine (Crédit : Bibi)


Peux-tu nous présenter l’équipe et la « spécialisation » de chacun de ses membres ?


Dans l’ordre alphabétique, il y a d’abord Arno qui est animateur « en second» et qui soutient Matt qui, lui, s’occupe des interviews et tient le premier micro. Amine, Bruno, Marion et Pat font la technique. Moi, je navigue d’un poste à l’autre et gère un peu la « logistique » du tout depuis que j’ai abandonné les interviews.
Mais l’histoire de Konstroy est bien plus riche à ce niveau. Beaucoup de monde est passé de ce côté-ci du micro pour animer l’émission. La liste serait trop longue pour l’écrire ici.
Par ailleurs, depuis quelques temps, on prête aussi le micro pour des émissions aux filles de l’asso « Salut les Ziquettes » (salutleszikettes.wixsite.com/asso) qui font, entre autre, des ateliers musique pour femmes et personnes non-binaires afin d’encourager leur visibilité.


Pierre, ex membre de Konstroy, invité comme chanteur de Perché. Si ça, c’est pas du copinage. Puis Amine, Pat et Arno. (Crédit : Bruno)


Quels sont les thèmes principaux qui vous tiennent à cœur ?


Le cœur de l’émission reste le punk, ses principes, son univers. Comme nous avons la plupart du temps des invités, on ne développe pas particulièrement de thèmes principaux. Disons qu’on a plutôt des principes politiques et des prises de positions antiracismes, antisexistes, contre le harcèlement, pro-LGBT… on n’invitera jamais quelqu’un qui se dit être de droite et encore moins de son extrême.

Avez-vous un concept d’émission, un « plan » pour la mener ?

Comme dit précédemment, le concept tient surtout à donner la parole aux gens qui font vivre cette scène qui est loin d’être morte. Mais aussi à des gens du public qui n’ont pas une « activité » musicale particulière. Certains ont déjà été invités à faire la playlist de l’émission. De ceux-là, et il y en a des furieux, qu’on voit dans tous les concerts même s’ils habitent en banlieue (très) lointaine. J’en ai deux, trois en tête à qui je tire mon chapeau.
On n’a pas de conducteur durant une émission, ni de plan précis pour la mener. On essaye simplement de respecter l’équilibre de l’alternance entre passages parlés et passages musicaux. Ce n’est pas toujours évident, ça dépend si l’invité est prolixe ou pas.

Quels ont été à tes yeux les moments les plus marquants de l’émission ?

C’est une émission où le groupe rentrait de tournée le jour même, ses membres avaient une nuit blanche dans les pattes. Pendant deux heures, j’ai galéré, j’ai posé des tas de questions, de relances, de passage musicaux, car ils répondaient seulement par « oui » ou par « non ». Ce n’est qu’un quart d’heure avant la fin qu’ils se sont réveillés et ont commencé à s’exprimer. J’en garde un souvenir marquant, car j’étais allé au bout de mes possibilités, je n’aurais pas pu tenir plus longtemps. C’était une sacrée remise en question pour moi.

Contrairement aux vieux briscards qui envoient souvent leur porte-parole habituel, les jeunes groupes sont souvent marquants. Ils ont le trac pour certains, mais ils préparent l’émission, ils amènent leurs guitares, leurs tambourins… pour des versions acoustiques de leurs morceaux. Ils ont des cadeaux pour les auditeurs, etc. Ils vivent à fond l’émission. Je me souviens du début de la Flor del Fango, avant de venir à l’antenne les filles s’étaient elles mêmes posé des questions et avaient noté leurs réponses sur papier pour ne pas perdre le fil lors de l’émission. C’est ce genre de chose qui marque, l’implication, prendre l’émission comme un événement et non comme de la simple com’.


(Bertrand de Toustain)
Vous avez de nombreux invités, êtes-vous contactés par ceux-ci ou les recherchez-vous à travers vos coups de cœur ?


Les deux existent. On est constamment à la recherche d’invités, mais parfois ce sont eux qui nous sollicitent. Ou alors, d’autres groupes ou labels nous « envoient » des invités potentiels. En tout cas, même s’il y a eu des petites périodes où on se demandait comment remplir l’agenda, elles n’ont jamais duré. Le planning avance rapidement, même trop, jusqu’à 4 mois à l’avance parfois.

Dans une interview tu as déclaré ne pas faire d’interviews au téléphone, n’est-ce-pas une attitude un peu Parisienne ? Il peut y avoir des artistes intéressants de province qui ne peuvent pas se permettre un voyage à Paris … À travers internet et les échanges vidéos, beaucoup de choses sont simplifiées.

J’ai un peu la phobie du téléphone, mais ce n’est pas une excuse. Ce que je veux dire est que pendant un moment, on était beaucoup trop sollicité pour faire des phoners (même de groupe de la région parisienne). Et que le principe de l’émission n’est pas de faire absolument la promo de tel groupe s’il vient de sortir un album. Je trouvais ce procédé très consumériste.
On préfère le contact avec les gens, les regarder dans les yeux quand ils répondent à une question et voir s’ils sourient, s’ils mentent, s’ils cherchent leurs réponses. Une relation plus « humaine » qui amène aussi des échanges plus ouverts, impossibles à avoir au téléphone. Ce qui n’empêche pas d’avoir des groupes de provinces à l’émission, certains sont venus d’assez loin (Rouen, Lille, Strasbourg…) pour les deux heures de cette petite émission de radio. Mais tu as raison, on peut voir ça comme du parisianisme malgré que je n’aie pas du tout l’impression qu’on soit dans cet état d’esprit.

Peux-tu nous dire ce que tu penses de l’importance de Facebook sur la musique ?

Je ne nie pas une certaine utilité à Facebook, c’est pratique pour aller au Japon, au Mexique ou ailleurs. Mais, c’est un peu ce que je disais plus haut sur les réseaux sociaux et leurs algorithmes qui oriente tes choix, manipule le résultat de tes recherches et de tes trouvailles. Ces réseaux, dits « sociaux » sont plus fermés qu’ouverts à tout le monde en fin de compte. De plus ils nous volent et exploitent nos données, ils font partie de cette mafia capitaliste sans scrupule. Je crois qu’on a loupé le coche avec cet outil qu’est Internet. On s’est « battu » avec des gens comme Abfab de la Distroy, Eric de Propagande, Ziton de Razibus… pour essayer de développer des réseaux parallèles, des sites (parfois clefs en main) que les groupes pouvaient s’approprier et développer. Ce qui n’a pas réellement fonctionné. Il n’est pas possible de prendre la place de Facebook et consort, on le sait. Mais au moins, que si le groupe a une page sur un de ces réseaux, qu’elle redirige le public vers les sites alternatifs, ce qui est rarement le cas. D’autant pour des groupes qui prônent des idées libertaires et qui ne sont QUE sur ce genre de réseaux, je trouve ça dommage. Le problème, c’est aussi l’historique des groupes. Avec ce genre de réseau, on ne retrouve rien. A moins de remonter le fil pendant des plombes, et encore… Sur un « vrai » site, par contre, le groupe peut s’exprimer comme il le souhaite, raconter ses histoires, écrire son histoire et en laisser des traces.


(Rémi Pepin)

Est-ce que les animateurs de l’émission ont des rapports avec « l’intelligentsia » rock français ? Certains les nomment les happy few qui sont mis au courant de tout avant les autres. Que penses-tu de cette attitude ? En avez-vous reçu dans l’émission ?


Les animateurs (tant ceux qui font les interviews que les techniciens) sont tous liés à la scène punk de Paris (graphiste, chroniqueur écrit, musicien, public plus qu’assidu). On a donc accès à beaucoup d’information. Mais nous n’avons pas de rapport direct avec ce que tu nommes l’intelligentsia rock. Même si des fois on reçoit des invitations pour des avant-premières ou alors des disques qui ne sont pas encore sortis. Pour l’anecdote j’ai remarqué que plus les labels, les promoteurs, communiquent avec des émissions comme la nôtre, plus ils sont en perte de vitesse. Par contre quand leur bizness est florissant, on ne peut même pas décroché une petite invite pour un concert. Je me souviens d’une invitation d’un label pour les fanzines et média locaux, afin d’interviewer un groupe métal en vogue à ce moment là. C’était quelques heures avant le concert, tous les « journalistes » étaient là à faire leur job. Mais on était mal accueillis, dans le hall de la salle de concert, pas même une chaise… A la fin des entrevues, je vais voir la promotteuse du label et lui demande si je peux avoir une place pour le concert. Elle me répond que non, ce n’est pas à l’ordre du jour. Du coup, je n’ai jamais passé l’interview du groupe et je me suis encore plus éloigné de ce genre de relations qui sont, en fait, essentiellement commerciales. Ce genre de gens vend des groupes comme il vendrait du camembert.
Nous naviguons dans une scène underground et on se fout pas mal des gens chébrans, des derniers potins et rumeurs… Ce qui ne veut pas dire que cette scène n’a pas ses happy few.
Pour ma part, c’est une histoire d’équilibre, entre être un privilégié et tout savoir avant les autres, et être le dernier à avoir accès aux news. Le scoop n’est pas notre but, si on passe une info ou un disque alors que la sauce est déjà retombée, ce n’est pas grave. Si on prend un disque, par exemple, combien de temps survit-il aujourd’hui ? Un mois, trois, six mois ? Je ne suis pas d’accord, un disque est éternel, tout comme un livre.


(Chester)

As-tu un jour l’intention de remettre à jour la liste des émissions de rock à la radio que tu avais écrite ?


Je ne suis pas sûr, j’aimerais que quelqu’un d’autre s’y colle. C’est un travail long et fastidieux. Pas tant de créer le fichier, mais surtout d’en faire le suivi : des émissions disparaissent, d’autres apparaissent, les contacts changent, les membres des émissions aussi… Et tout ça sans que tu en sois informé, du coup la liste est vite périmée, et il faut alors faire une sacrée veille. D’autres se sont aussi essayés sur le Net, mais quand tu cliques sur les liens proposés, beaucoup sont hors service. C’est pas simple ou alors je n’ai pas les outils nécessaires. Ça vaudrait le coup de remettre tout ça à jour et de le faire évoluer, je m’étais restreint à ne référencer que les émissions radio hertziennes alors qu’aujourd’hui il y a des choses intéressantes en radio web, en podcast ou en simple playlist comme ici : radiogwreg.com.

Y-a-t-il des personnalités que tu n’inviteras jamais dans l’émission car tu les admires trop et ne voudrais pas prendre le risque d’être déçu ?

Etre déçu par moi-même, oui. Mais, je n’ai pas mon panthéon de stars, je n’admire personne en particulier. J’essaye de cerner les « contours moraux ou de caractère » des invités pour savoir à quoi m’attendre. Je ne citerais pas de nom mais, j’ai un jour invité un personnage « haut en couleur » si je puis dire, un mec de la vieille école. Je n’étais pas sur de moi quant au déroulé de l’émission. Je suis allé voir un autre « ancien » et lui ai demandé dans quel sens je pouvais attaquer la rencontre. Il m’a conseillé, et tout s’est bien passé. Je n’ai pas été déçu, l’invité non plus.

Êtes-vous plus rock français ou étranger ? Privilégiez-vous certains plus que d’autres ?

Plus « rock de proximité », c’est à dire français en ce qui concerne les invités en direct. C’est beaucoup plus simple, d’autant que je ne maitrise pas assez l’anglais pour faire une interview. Aujourd’hui, Matt et Armo peuvent se le permettre, ils parlent cette langue mieux que moi. Mais on a eu des invités d’un peu partout quand même. On fait des directs en extérieur à partir du CICP, dans des concerts de soutien organisés par le Collectif Contre Culture (collectifcontreculture.noblogs.org), une fois par mois. Il y a parfois des groupes qui viennent de loin, Brésil, Chine, Chili, Allemagne… Dans ces cas-là, on essaye de trouver quelqu’un qui parle la langue des invités pour faire la traduction. Ça évite de toujours passer par l’anglais et ça donne des échanges beaucoup plus riches. Tu imagines discuter de punk-rock en chinois ou en serbe ? C’est trop classe.

Marion, Arno, et Matthieu au micro durant le direct. (Crédit : Bruno)

Le copinage, est-ce-que vous y êtes souvent confrontés ?


Évidemment, comment pourrait-on faire autrement ? On essaye quand même d’éviter de tomber dans le clientélisme et de passer toujours les mêmes groupes.
Je me souviens d’une époque où j’allais surtout voir des groupes que je ne connaissais pas, par curiosité mais aussi pour ne pas tomber dans le sur-copinage. Du coup, j’ai découvert pas mal de chose et croisé des gens que je n’aurais jamais vu autrement, contrairement à certains concerts dans lesquels tu connais tout le monde ou presque. J’ai alors vu des groupes qui ne me plaisaient pas, entendu des musiques très éloignées de mes références. Mais aussi des groupes qui s’en rapprochaient un peu, dont certains que j’ai invité à l’émission. Ce qui a sûrement permis à ce que l’émission soit écoutée par un public plus large. Je vais donner un exemple concret. J’invite à l’antenne (il y a maintenant longtemps) les Ogres de Barback, groupe qui n’est pas connu pour faire du D-beat. Durant l’émission, comme très souvent, on fait des cadeaux pour ceux qui écoutent. Habituellement, on reçoit deux, trois coups de fil, ce jour-là on en a eu huit.

Après tant d’années, n’y a-t-il pas une lassitude ? vous devez connaitre tout le monde, est-ce-que certains de l’équipe n’ont pas été tentés de passer à autre chose. Se mettre à écrire un livre ou réaliser un documentaire sur le punk par exemple ?

Je suis le plus ancien dans l’équipe, je ne peux parler pour les autres. Mais oui, j’ai été lassé par ce RDV hebdomadaire, surtout de préparer les interviews, de beaucoup travailler en amont. On a un invité par émission parfois deux (quatre quand on fait les direct depuis le CICP). C’est un boulot considérable malgré ce que peuvent en dire certains, comme quoi tu pousses juste des disques, tu poses deux, trois questions « à la con ». Je me souviens avoir parler de « l’émission » à une personne extérieure à tout ça en lui décrivant ce que je faisais : concerts tous les deux jours, écoute des disques, recherche d’info, de musique, communication, réseautage… Et elle me répond : mais c’est un travail à part entière. Et là, j’ai pris conscience que ouais, si j’étais payé à l’heure, je serais riche.

J’avais envisagé d’arrêter l’émission mais Matthieu et Arno sont apparus, et se chargent maintenant des interviews. D’ailleurs eux n’ont pas attendu pour faire quelque chose d’autre, Matt tient le blog (matttbrrr.canalblog.com) et Arno est musicien dans plein de groupe (Louis Lingg and the Bomb, Les Marteaux Pikettes, Guillotine, et j’en oublie sûrement), Pat est dessinateur/illustrateur, entre autre dans le collectif Kronik (alternativesasso.wordpress.com/artistes/exposants/kronik/).
Amine, Bruno et Marion font principalement la technique à l’émission. Quant à moi, je me suis permis d’écrire deux thrillers-punk-futuriste, ce sont des fictions qu’on peut trouver là : bibiotheke.wordpress.com. Et bien entendu mon site photo existe toujours (profete.propagande.org), il est vieillot mais il reflète une époque.

Par contre j’aimerais démentir le fait de connaître tout le monde. Même s’il est possible de croiser beaucoup de gens, je sors bien moins qu’avant et ne fais plus autant de rencontres. De plus, il y a sans cesse de nouvelles têtes, de nouveaux groupes, de nouveaux styles, de nouvelles asso… le monde du punk est grand, vivant, et n’est pas près d’être dead.

Quels sont les groupes favoris qui reviennent régulièrement dans la programmation ?

On a tous nos groupes fétiches. Je ne citerais pas les goût de tout le monde même si j’ai envie de balancer Arno qui, lui, en a des chelous. Pour moi, c’est toujours les Prouters, Brigitte Bop, Garage Lopez… Mais si tu ramènes trop souvent les mêmes, tu te fais chambrer par les autres qui les censurent « non, celui-ci, on l’a déjà passé la semaine dernière, on l’enlève… ». On essaye tout de même de faire attention à ne pas tomber dans la simplicité et le copinage, comme on en parlait plus haut.


Arno aux cheveux verts (Crédit : Bruno)


Avez-vous des modèles dans les émissions de radio anciennes ou actuelles qui vous ont montré le chemin à suivre ?


On ne peut pas affirmer ça, pas de ma part en tout cas. Un « spécialiste » de radio nous a fait un jour la remarque : « votre format d’émission n’existe nulle part ailleurs, ce que vous faites est inédit : interview, long passage musical, interview… ».
Je ne pense pas que ce soit une réalité, on a rien inventé, mais ça fait plaisir d’entendre ça. Ce qui ne répond absolument pas à ta question.

Quel est le moment le plus étonnant que vous aillez vécu lors de l’émission ?

Étonnant, je ne sais pas si c’est étonnant ou si c’est marquant (comme dans une précédente question). On recevait Pat Kebra (ex-guitariste d’un des meilleurs groupes à son époque : Oberkampf) qui venait de sortir un disque solo. Il interprétait à l’antenne une de ces compositions : guitare, ampli… puis tout d’un coup, il plonge vraiment dans son trip, et il grimpe sur la table du studio tout en jouant. Nous, on flippait, la table n’est pas solide, elle était branlante, on la tenait pour pas qu’elle ne s’écroule car il sautait dessus. C’était un vrai moment, plus marquant qu’étonnant en fait.
Ce qui est parfois étonnant, c’est l’approche de certains invités devant un micro. Alors qu’ils ont l’habitude d’être sur scène, de se montrer devant tout le monde, ils deviennent tout à coup timides à l’antenne. Je trouvais ça très étonnant, c’est une attitude que j’ai mis un certain temps à comprendre.
Une autre chose aussi, qui est presque à l’inverse : parfois le rapport d’intimité qui peut se développer avec un invité est assez fort. Et on discute presque comme si personne n’écoutait, qu’on était seuls face aux micros.

As-tu eu un moment révélateur qui a changé ta vie ou ta façon de penser lors d’une interview ?

Un grand moment, non. Et comme tout est lié, la réponse se trouve aussi dans le paragraphe précédent. Mais, il y a eu des petits instants, comme quand j’affirme à Karim des Ludwig que l’album, « 17 plombs pour péter les tubes » est une vaste blague et que les morceaux de variété qu’ils reprennent sont vraiment pourris. Et lui de me rétorquer : « non, non, ne crois pas ça, j’aime ces morceaux, il y a des morceaux de variété qui sont très bien » (je crois bien que c’était hors-micro en fait). Et là, je me dis que ouais, le salopard, il a raison. J’ai révisé ma façon de voir, ou plutôt d’écouter certains trucs grand public, tout comme certaines autres musiques. J’ai même fait des compiles (ce qui n’a rien d’extraordinaire) de reprises de variété par des groupes punk que je faisais tourner à l’antenne. Je peux t’affirmer que parfois des frissons te viennent quand tu écoutes ça.

Quelles sont vos sources d’information, êtes-vous toujours à l’affut sur internet ou est-ce-que vous recevez directement le tout à travers vos contacts ?

Il y a de tout mais notre principe est principalement de vivre la chose. Je veux dire que c’est en côtoyant les gens, les groupes… qu’on apprend et ressent les choses. On va aux concerts et on apprend qu’untel et unetelle sont en train d’enregistrer un album alors qu’on ne savait même pas que ce duo existait, que machin est programmé sur tel concert, que le groupe bidule est maintenant terminé…
Il ne faut pas nier l’apport d’Internet non plus. C’est aujourd’hui essentiel. Mais ça ne fait pas tout, du moins pour le style de notre émission qui se veut proche de la scène et de ceux qui y la font vivre.

Peux-tu nous dire quels fanzines actuels sont régulièrement lus par l’équipe de Konstroy ?

Le mieux, pour avoir des renseignements sur les fanzines est de s’adresser à Coxs et à l’équipe du Fanzinarium : (fanzinarium.fr). Encore une fois, je passe à côté de la question, et en plus je fais du copinage.
Mais allez, je t’en cite quelques uns : La Bête, Chéri Bibi, Kronik, Punkulture, Hugui(gui) les bons tuyaux

Quels sont les disques, livres et magazines ou fanzines qui ont été les plus importants pour les membres de l’équipe ? Tu sais, ceux qui font battre le cœur à la chamade quand on les écoute ou lis à nouveau.

Les frisons, les poils qui se hérissent sur tout le corps. Ça part du bas du dos et remonte vers la tête. Tu as des sueurs froides. C’est de ça dont tu parles ? Je ne sais pas pour les autres, mais pour ma part, ça peut être n’importe quel morceau. Il y a le jeu de la mémoire émotive, celle que porte ton inconscient corporel… ce peut être un vieux morceau que tu n’as pas écouté depuis longtemps, que tu entends dans un contexte particulier et qui te fait vibrer. Comme, par exemple, lors du morceau d’ouverture de concert des Sheriff, ce 2 février. Ou dans n’importe quelle situation. Par contre, pour l’écrit, je le ressens physiquement beaucoup moins, c’est moins « primitif ».


Marion aux cheveux rouges à la technique (Crédit : Bruno)


Penses-tu que l’émission ait eu une influence sur la scène punk en France, et si oui laquelle ? 


Toutes actions produit des conséquences. Donc, oui, l’émission a eu, si ce n’est une influence, au moins des oreilles attentives. Nous avons eu des retours de gens qui écoutent l’émission et disent avoir découvert tel ou tel groupe, fanzine, photographe. 
Un jour (il y a longtemps), on m’a fait la remarque « en écoutant Konstroy, on es au courant de tout ». La personne exagérait mais ça prouve que des émissions comme la nôtre peuvent être importantes. Des auditeurices, que je salue ici, écoutent ou écoutaient l’émission tous les dimanches (on fait des cadeaux à l’antenne, et certaines appellent tout le temps). Je crois qu’on a contribué à égayer certains de leur dimanche. Par contre avoir une influence sur la scène en elle-même, je ne pense pas. A moins qu’un organisateur ai découvert un groupe en nous écoutant et l’ai programmé, ce qui a pu influencé d’autres groupes ou orga… je ne sais pas, je crois que j’affabule là. Par contre, ce que je sais est que Konstroy était, durant une période, l’émission la plus écoutée sur notre ancienne antenne. Ça veut dire que l’influence est peut-être là, dans les oreilles de celles et ceux qui écoutaient.

Y a-t-il une émission de Konstroy que tu rêverais d’animer ? L’émission idéale ou chacun pourrait être présent (décédé ou non,… l’émission impossible). Raconte-nous quels en seraient les invités et la playlist.

Avec des morts, non. Je suis trop terre à terre pour imaginer ce genre d’impossibilité. Quoique, avec l’arrivée des IA, on peut envisager n’importe quoi, comme réunir Sid Vicious et Dalida sur un même plateau, faire dire à Johnny Ramone qu’il était de gauche, ou je ne sais quoi. C’est une chose dont il va falloir faire attention, cette histoire que l’ordinateur réfléchisse et même crée la musique à notre place (sujet que j’aborde dans mes bouquins). 
Pour en revenir à une émission idéale, je pencherais plutôt sur la réunion de quelques « vétérans » dans le studio. Réunir (je cite presque au hasard, je ne peux tous les nommer) Marsu, Spi, Marco Wunderbach, Kick Strychnine, Laurent Béru, Charlie Harper, Peter Test Tube, Géant Vert, Joe Hell… leur poser une seule question, avec le punk comme sujet central, et les laisser débattre et se battre durant le direct. Ça serait casse-gueule (dans les deux sens du terme), il faudra juste couper les micros de temps en temps quand on entendra trop les coups, ce qui ferait parti du jeu.

Merci Bibi !

Cause Commune : https://cause-commune.fm/

Konstroy : konstroy.net – konstroy@no-log.org

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