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THE STOOGES - FUN HOUSE (DETROIT 1/3)

 


THE STOOGES : Fun House (Elektra – 1970) 

Fun House est le second album des Stooges et le dernier paru chez Elektra. Enregistré live en mai 1970, il est produit par Don Gallucci, compositeur et organiste des Kingsmen sur l'album In Person de 1963 (l'orgue sur Louie Louie, c'est lui).

Si le premier LP a été enregistré à New York, pour celui-ci c'est de l'autre côté des States, à Hollywood, que les choses se déroulent. Et c'est la première fois que les Stooges mettent les pieds en Californie. Iggy: "Les studios Elektra étaient une charmante petite structure de style colonial espagnol avec un joli petit jardin sous le soleil de Californie, ce qui était idéal pour les pauses cigarettes. Loin du dépotoir d'un peep show de Times Square où nous avons enregistré notre premier disque. Il y avait, à l'intérieur, un studio individuel moderne, de taille moyenne et décoré avec goût"

Photo Ed Caraeff
Audiophile dans l'âme, Jac Holzman, pdg d’Elektra, a fait construire une pièce à l’acoustique exceptionnelle, décorée au sol d'un superbe tapis persan sur lequel les Stooges se font photographier pour les besoins de la pochette de l'album. Le studio est équipé de la meilleure technologie de l'époque et voit passer les
Doors, Joni Mitchell et bien d'autres encore. Les Stooges vont donc enregistrer dans cette pièce unique, chacun disposé de façon à voir les autres et chose très importante, le matériel est le leur. Ils l'ont amené avec eux parce qu'ils souhaitent garder leur son, ils veulent que l'album sonne comme les Stooges sur scène ou en répétition, il est hors de question que la maison de disque ou le producteur dénature leur identité. Mais Don Gallucci, qui les a vus sur scène en février au Ungano's, a des doutes. Il confie à Jac Holzman qu'il ne sait pas s'il pourra  reproduire ce mur de son sur le futur album. Holzman lui répond simplement que les studios Elektra sont déjà réservés, il n'a donc pas le choix, il faut le faire. 

Gallucci passe d'abord quelques jours avec le groupe au SIR studios sur Santa Monica boulevard afin de découvrir le répertoire et voir comment il peut travailler. 

La première journée aux Elektra Sound Recorders Studios est consacrée aux balances, elle permet à l'ingénieur du son Brian Ross-Myring de se familiariser à son tour avec le son du groupe. Ron Asheton: "ça allait super bien avec Ross (...) à un moment il me dit "tu sais, je passe un super moment avec vous les gars. Je viens de faire Barbara Streisand et maintenant je vous fais vous, les gars, et crois-moi, vous êtes beaucoup plus drôles". Hein? De Streisand aux Stooges? Nous n'étions certainement pas son genre, mais il a aimé travailler avec nous, et lui et Don étaient une bonne combinaison, ils ont fait un super job (...) et le studio était super aussi, on avait l'impression d'être dans notre petit monde". Les Stooges jouent certains titres prévus pour l'album, sereins. Ron Asheton: "depuis le premier album, on était sans cesse en tournée, donc on était sacrément préparés. On avait travaillé les titres sur scène, face à un public. On les a travaillés séparément, les uns après les autres, on les mettait dans le set jusqu'à ce qu'on réalise un jour qu'on ne jouait que des nouveaux titres. Donc, lorsque le moment d'enregistrer est arrivé, nous étions prêts (...) au lieu d'être anxieux et nerveux à l'idée d'aller enregistrer, nous étions heureux, simplement parce que cela nous faisait une coupure par rapport aux tournées. C'était du genre: "enregistrer? On n'a pas de job? On va en Californie? Super !!!" C'était presque plus des vacances qu'un boulot"

Chaque journée de travail commence aux alentours de midi pour se terminer vers 18 heures. Ensuite, Ron Asheton et Dave Alexander vont acheter de l'alcool et passe la plupart de la nuit à boire en regardant des séries TV. Iggy, quant à lui, prend un acide tous les matins avant d'entrer en studio. Il a également décidé d'embaucher un saxophoniste car d'après lui, la musique du groupe en a besoin: "Alors que le concept progressait, j'ai senti que le genre de musique que nous faisions devait s'étaler, s'étaler puis exploser au fur et à mesure que le disque avançait, et c'est pourquoi nous avons fait appel à Steve Mackay, pour nous aider à nous faire exploser avec son saxo psychédélique"

Les sessions débutent le 11 mai, quatre versions de 1970 sont jouées ainsi qu'une ébauche de Fun House. Le lendemain, le groupe consacre la plupart du temps à Down On The Street et Loose, refait deux prises de 1970, des essais sur TV Eye et joue Fun House à nouveau. Durant les premières prises, Iggy chante plus ou moins en yahourt, il n'a pas vraiment de paroles définitives. Les jours suivants se passent de la même manière, le groupe se concentre sur un titre qui est joué un maximum de fois et quelques autres sont testés s'il reste du temps. 

Entre le 11 et le 25 mai, treize bandes magnétiques huit pistes sont utilisées et plus de cent prises des titres qui composent l'album sont enregistrées, ainsi que deux inédits, Slide (slidin' The Blues) et Lost In the Future. Si le premier sonne plutôt comme une ébauche, le second est complet et a toute sa place sur Fun House tant il est inspiré, mais il risque de faire doublon avec Dirt, balade blues incroyable à la structure assez similaire. Ron Asheton: "Dirt est probablement ma chanson préférée des Stooges. Personne, à part les Stooges, peut la jouer vraiment correctement. J'ai essayé avec un tas d'autres groupes, personne n'y arrive aussi bien". Dirt figurera donc sur l'album et 
Lost In The Future restera dans les cartons d'Elektra.

Tout l'album est enregistré live et, à la fin des sessions, d'infimes parties de guitares et de chant sont refaites sur deux ou trois titres car le résultat ne satisfait pas le groupe. Iggy: "il y a très, très peu d'overdubs vocaux, seulement quelques lignes que je pensais avoir foirées, qui ont été refaites un après-midi à la fin des séances. C'était sur T.V. Eye à coup sûr, peut-être des parties de Loose, et peut-être de Dirt. L'idée principale des arrangements était d'éviter l'overdubbing insensé qui était populaire à l'époque dans la merde commerciale. Ainsi, il n'y a pas eu de doublage des titres à proprement parler. Pas de mur du son, mais à la place, un truc envoûtant, une sorte de sorcellerie qui serpente. Ron a refait une guitare ou deux sur Loose puis Down On The Street, et Dirt a un seul overdub sur le refrain pour compléter la guitare Wah-wah de la piste de base"

Pochette avant l'ajout des titres et crédits

Une fois les sessions terminées et le choix des titres effectués, Elektra fait appel au designer Robert Heimall pour la pochette. Il a fait celle du premier album (The Stooges) et Kick Out The Jams du MC5, entre autres. Il a donc toute la confiance de la maison de disques. 

Nous l'avons contacté pour lui demander comment il avait travaillé la pochette de Fun House, quelles étaient ses idées, etc.: j'adorerais discuter du packaging mais tout ce que j'ai fait a été de travailler les photos utilisées, celles fournies par le groupe, et mon/leur logo (R. Heimall est le créateur du logo officiel The Stooges). J'aimerais pouvoir vous en dire plus, mais il ne m'a fallu que quelques jours sur ma planche à dessin pour concevoir et organiser l'ensemble après qu'on m'ait fourni les photos et crédits de l'album. J'ai essayé de transmettre leur folie en jouant avec ces photos. Robert Heimall ajoute de la couleur aux clichés originaux de Ed Caraeff. Le résultat est fascinant, à travers ce visuel, il nous transmet effectivement la folie stoogienne. Ces couleurs vives, orange et rouge, rappellent un volcan en éruption, comme de la lave qui jaillirait des guitares, de la batterie et de la gorge d'Iggy

Iggy au Whisky A Gogo et le travail de Robert Heimall. Photos Ed Caraeff

L'album sort le 18 août 1970 aux USA, précédé du single Down On The Street / 1970 le 20 juillet. Commercialement, c'est très vite un échec malgré un assez bon accueil dans la presse, la promo d'Elektra et l'idée de Jac Holzman d'ajouter du clavier sur Down On the Street pour la version single. D'ailleurs, le groupe n'est pas informé de cette décision, le clavier (certainement joué par Don Gallucci lui-même) sonne comme les Doors et l'idée d'Holzman est de faire une version très radiophonique du single, avec les titres des deux faces raccourcis afin de mieux passer sur les ondes. Echec, donc, mais le single reste intéressant pour les fans et les collectionneurs car les enregistrements diffèrent de l'album et les versions françaises et japonaises sont commercialisées avec de belles pochettes contrairement au standard générique US. 
Pochette française

Single très calibré pour les radios, concerts de soutient à l'album, rien n'y fait, la direction d'Elektra n'est pas satisfaite des ventes et décide de se séparer des Stooges. A l'époque, le coup est rude pour le groupe, mais aujourd'hui, justice lui est rendue car beaucoup s'accordent à dire que de sa pochette à son contenu, Fun House est un monument du Rock qui a eu énormément d'influence sur le Punk de 1976 et les groupes plus récents tels que Hellacopters et Flamin' Sideburns pour ne citer qu'eux. C'est également une référence majeure du proto-punk pour plusieurs raisons. D'abord parce que des titres comme Loose et TV Eye sonnent comme du punk-rock avant l'heure et ensuite parce qu'Iggy, à ce moment-là, va lancer le style vestimentaire punk. Jeans troués aux genoux, il profite du séjour à LA pour s'acheter un collier de chien dans une boutique pour animaux près du Tropicana Motel où il réside. Ce collier qu'il porte lors du concert au Cincinnati Pop Festival en juin, va ensuite influencer bon nombre de punk-rockers: "Un jour, je me promenais sur le boulevard (NdB : Santa Monica Boulevard) et j'ai vu un collier de chien rouge dans une animalerie appelée Bowser Boutique. Alors, je me le suis acheté".  Punk ! En 1976, les Damned reprennent 1970 qu'ils baptisent I Feel Alright (comme sur la pochette du single original), les Sex Pistols ne jurent presque que par ce disque, au point de vouloir le même son sur leur futur album et beaucoup d'autres groupes punk vouent un culte aux Stooges (que le présentateur TV du Cincinnati Pop Festival nomme déjà Iggy & The Stooges). 

Iggy et son collier de chien rouge

Fun House est donc l'un des albums ultimes du Rock primitif, par sa sauvagerie et son blues revisité, il reste intemporel. Les power chords de Ron Asheton soutenus par une redoutable section rythmique laissent le champ libre à Iggy, la gorge en feu, qui met un terme aux 60's et annonce l'avenir sur Down On The Street, Dirt, Loose et le reste.

Pour les puristes et les complétistes, Slide (slidin' The Blues) et Lost In The Future se trouvent sur The Complete Fun House sessions (Rhino Handmade), Highlights From The Fun House Sessions (2xLP), Declaration Of War (LP) et Fun House (2xCD). Lost In The Future (take 1) figure sur la réédition de Fun House de 2013 (2xLP). 

Enfin, pour les fans hardcore, le boxset des sessions complètes est disponible en CD (numéroté puis réédité sans numérotation) et LP (limité à 1970 exemplaires).

Down on the street where the faces shine....

Ne riez pas. Vous ne devez pas rire. Le nouveau disque est beaucoup plus sophistiqué que le premier. Et vous ne pouvez pas nier que c'est le meilleur groupe de rock de la région de Detroit. (Charlie Burton, Rolling Stone, 29 août 1970).

Une musique de rupture, de cassure, qui est fière de sa singularité, consciente de sa force et qui ne sent aucun besoin de s'apaiser (...) Après le premier disque du MC5, et peut-être plus parfaitement encore, c'est l'explosion absolue de la rock n'roll musique (Paul Alassandrini, Rock & Folk n°47, Décembre 1970)

Fernand Naudin (Merci d'avance pour vos commentaires !)

Sources: 

IGGY POP Open Up And Bleed (Paul Trynka - Editions Little Brown)

The Complete Fun House Sessions boxset (Rhino Handmade)

Building Fun House by Iggy Pop

Poster promo Elektra






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